Durant la phase de poule de la Ligue des champions, «Le Temps» s’intéresse à six équipes emblématiques de sa petite sœur, la Ligue des champions féminine de l’UEFA, que nous préférons appeler la Ligue des championnes.

1er épisode: Au Barça, seules les filles jouent encore comme le Barça

2e épisode: Umea IK, les pionnières suédoises de l’égalité

3e épisode: A Turin, des jeunes filles pour la Vieille Dame

4e épisode: Turbine Potsdam, pour l’honneur de l’Est

«A l’annonce du tirage, le nom de l’Atlético Madrid nous a toutes fait rêver, mais nous prenons chaque match l’un après l’autre.» Paisible, l’internationale suisse Caroline Abbé, 32 ans, recadre immédiatement les débats avec toute l’expérience d’une joueuse passée par le Bayern Munich. La défenseuse centrale du Servette FC Chênois Féminin et ses coéquipières affronteront le 9 décembre prochain les Madrilènes de l’Atlético au Stade de Genève en seizième de finale de la Ligue des championnes.

Privées de titre en raison de l’arrêt du championnat en avril dernier, contrariées en mai d’avoir été considérées au même rang que le football amateur, elles ont savouré en juin cette qualification comme une consécration: Servette FCCF est la première équipe romande à participer à la plus prestigieuse compétition européenne. «On y pensera après le match contre Zurich», répète Eric Sévérac, l’entraîneur.

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Zurich: c’est le choc de la nouvellement nommée Axa Women’s Super League, c’est le vainqueur des deux derniers titres attribués, c’est l’autre équipe suisse qualifiée en Ligue des championnes (contre Sankt Pölten), c’est la seule défaite de la saison, c’est l’ancien club de Caroline Abbé. Une victoire contre les Zurichoises le 5 décembre à la Praille mettrait les Servettiennes (neuf victoires en 12 matchs jusqu’ici) à l’abri avant la pause hivernale. Et leur permettrait sans doute d’aborder plus sereinement ce match face à l’Atlético, premier aboutissement des efforts consentis pour la section féminine depuis trois ans.

Une formation d’élite à Genève

Pour tout comprendre de cette vertigineuse ascension, il faut revenir à l’année 2016. Lorsque Didier Fischer reprend la direction du Servette FC, il se questionne sur le manque de représentation des femmes dans le football et sur le retard accumulé en Romandie par rapport à la Suisse alémanique. «L’une de nos missions en tant que club, c’est la formation des jeunes; nous souhaitions intégrer les filles dans cette dimension», raconte Didier Fischer.

La gestion du projet est alors mise entre les mains de Richard Feuz, actuel vice-président et directeur sportif. Avec le soutien de Loïc Luscher, responsable de la communication, il dessine les contours d’un projet qu’il envisage inclusif et compétitif. «Le but était de créer un projet genevois fédérateur autour du football féminin en développant une structure de formation à destination des filles tout en formant une équipe première compétitive au niveau suisse», se souvient Richard Feuz.

Le Football Féminin Chênois Genève (FFCG), club historique, est approché. Indépendant du CS Chênois depuis 2012, il avait atteint la LNB (deuxième division) l’année suivante, mais semblait se heurter depuis à un plafond de verre. «Nous souhaitions donner la priorité à la formation chez les plus jeunes et aux clubs de la région pour rendre compte de l’existence de talents suisses et genevois. Cela a très bien fonctionné», se souvient Richard Feuz.

En juin 2017, lors d’une assemblée générale extraordinaire, l’alliance est scellée: le Servette FC Chênois Féminin voit le jour et intègre le club autour de la structure du Servette FC 1890 SA. L’académie de football est alors développée autour des M15 et des M17. Le SFCCF comporte actuellement sept équipes féminines actives.

Accompagnement sportif

Aujourd’hui secrétaire général du SFCCF, Salvatore Musso a avant cela été l’homme à tout faire pendant plus de vingt ans à Chênois. D’abord entraîneur de la première équipe, puis responsable technique, il a participé activement à la réussite de la fusion. «Avant l’union avec Servette, notre budget tournait autour de 150 000 francs par an. L’année qui a suivi le mariage, le budget disponible a quasiment doublé, pour doubler encore l’année suivante.»

Une fois le contrat signé, Servette SA a investi 50 000 francs dans la nouvelle formation la première année. Si l’argument pécuniaire est loin d’être insignifiant, Salvatore Musso insiste sur l’importance de la démocratisation de cette discipline et le regard que la société lui porte. «Chez les filles, avant les moyens financiers, l’important, c’est la promotion. Nous voulions absolument les mettre au centre du projet, tout en utilisant les ressources qui nous manquaient. Nous avons ainsi pu offrir aux joueuses des infrastructures professionnelles», souligne Salvatore Musso, qui rappelle une évidence: «Avec l’étiquette Servette, il était plus facile d’attirer de très bons entraîneurs.»

Une matière première qualitative

Dès 2017, Eric Sévérac succède à Salvatore Musso à la tête de la première équipe de la nouvelle entité commune. Au terme de cette première saison, les joueuses remportent le titre de championnes et sont promues en National League A. «J’ai eu la chance d’arriver au sein d’un collectif de qualité et extrêmement motivé. La matière première était déjà bien en place, il fallait surtout une structure», minimise-t-il.

Il faut aussi des joueuses d’expérience. Genève en compte beaucoup, éparpillées dans toute l’Europe. Maeva Sarrasin, revenue dès 2014, est rejointe en 2018 par Sandy Mändly (Madrid CFF) puis par Caroline Abbé en 2019, en même temps que la gardienne de l’équipe nationale, la Gruérienne Gaëlle Thalmann (Sassuolo). «Le staff m’a contactée alors que l’équipe venait tout juste d’être promue en première division. L’objectif européen a très vite été mentionné, se souvient Caroline Abbé. J’ai l’impression qu’on va jouer la Ligue des champions entre copines, c’est un réel accomplissement et un clin d’œil au destin.»

«L’expérience qu’apportent des joueuses telles que Caroline Abbé ou Gaëlle Thalmann est primordiale. Elles nous permettent de former la relève, assure Eric Sévérac. Nous espérons enfin gagner le championnat cette saison et participer au championnat européen chaque année. Il faut structurer ce mouvement féminin avec des jeunes. Comme c’est le cas chez les garçons.»

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Des garçons qui devraient d’ailleurs s’inspirer de ce que produisent les filles si l’on en croit les supporters chevronnés de la Section Grenat, dont l’intérêt pour les Servettiennes ne cesse de croître. «Le collectif, c’est dans l’ADN de ce groupe. Il faut gagner par le beau jeu, et ne pas avoir peur de prendre des risques. A haut niveau, cela n’est pas évident à mettre en place, mais Eric a su donner confiance à ces filles», souligne Salvatore Musso.

Identité hybride

Respecter l’identité de chaque équipe, c’était l’une des volontés affichées par les deux parties avant leur alliance. Des membres du staff de Chênois ont logiquement trouvé leur place dans la nouvelle entité, à l’instar de Salvatore Musso ou de Marie Lacroix, ancienne joueuse devenue responsable junior de la nouvelle entité SFCCF. «L’objectif n’était pas d’arriver avec nos gros sabots, précise Richard Feuz. L’héritage de Chênois reste présent. On a conservé cette double identité dans le logo d’abord.» Le «S» majuscule de Servette, couleur grenat, domine le centre d’un cercle au-dessous duquel se distingue «Chênois féminin».

«Sans l’expertise de Salvatore Musso, nous n’aurions pas pu progresser aussi rapidement. La synergie entre l’esprit de Chênois et la structure professionnelle du Servette FC font aujourd’hui la réussite de cette union», appuie Richard Feuz.

Pour les trois années à venir, le directeur sportif présente des objectifs clairs. «Nous devons réussir à décrocher notre premier titre en Super League et conserver cette équipe dans le haut du panier afin de jouer l’Europe toutes les années. Le match contre l’Atlético de Madrid, qui est une grosse écurie, va nous faire grandir.»

En attendant, les succès de cette section féminine continuent de susciter des vocations. Entre le Servette et Chênois, le mariage semble bel et bien consommé.


Intermittentes du football

Collaboratrice chez Ochsner Sport, coach sportive ou encore étudiante à l’université. Tandis qu’elles s’entraînent quatre jours par semaine et jouent dans tout le pays, les Servettiennes doivent coupler l’exigence et le rythme soutenu des entraînements à une activité lucrative supplémentaire.

«J’ai une admiration totale pour ces filles qui s’entraînent comme de véritables professionnelles sans qu’aucune ne puisse malheureusement encore vivre complètement de cette passion. Mais elles sont aussi des pionnières d’une certaine façon, pour que très prochainement elles puissent être rémunérées comme il se doit», espère Richard Feuz.

Discours similaire pour Caroline Abbé. Optimiste, l’internationale suisse préfère envisager le verre à moitié plein. «On essaie de pousser les instances pour que ça bouge; avec AXA comme sponsor, les choses vont évoluer. De plus, si on arrive à se qualifier pour l’Euro, cela ne pourra être que bénéfique pour les générations futures.» La phase finale de la compétition européenne devrait en principe se tenir du 6 au 31 juillet 2022, en Angleterre. M.-A. T.