C’est une date historique tombée dans l’oubli. Le 8 septembre 1955, il y a tout juste soixante ans, Servette disputait l’un des tout premiers matches de l’histoire de la Coupe d’Europe contre le Real Madrid. Pas le premier – Sporting Portugal-Partizan Belgrade s’est disputé cinq jours plus tôt –, mais le deuxième. Le mythe du Real et une série de cinq ans d’invincibilité en Europe sont nés au stade des Charmilles, une fin d’après-midi de Jeûne genevois.

22 virtuoses et un verrou

Pour Servette, l’histoire débute en février avec un match amical à Madrid contre l’Espagne B (défaite 4-2). Après le match, Adolfo Mengotti, fils du consul de Suisse à Madrid, ancien joueur de Servette et du Real Madrid devenu représentant de Nestlé en Espagne, présente le président servettien Clément Piazzalunga et l’entraîneur Karl Rappan à Santiago Bernabeu, le patron du Real Madrid. «Les trois hommes se retrouvent à Paris le 2 avril 1955 dans les salons de l’hôtel Ambassador pour discuter de la création de la Coupe d’Europe des champions, sous l’égide du journal L’Equipe , écrit Jacques Ducret, journaliste et historien du Servette. ­­Le premier tournoi est lancé sous forme d’invitations. Servette est préféré à La Chaux-de-Fonds, champion en titre, et Grasshoppers.»

Quatre mois plus tôt, le journaliste français Gabriel Hanot avait assisté à Wolverhampton-Honved Budapest (3-2) à l’issue duquel le Daily Mail s’était exclamé: «Wolver­hampton est le champion du monde des clubs.» Hanot réfute le raccourci mais rebondit sur l’idée. Avec les autres journalistes de la rubrique football de L’Equipe , il lance le projet d’une compétition européenne des clubs. Jacques Ferran en jette les bases: «Une équipe par pays, de préférence le champion en titre, épreuve à élimination directe par matches aller-retour, finale sur terrain neutre.»

Devant le peu d’empressement de l’UEFA, le quotidien lance des invitations aux grands clubs européens et obtient assez vite l’adhésion à son projet. Le Real Madrid n’est pas le moins enthousiaste. «L’essentiel est d’aboutir. Mon club est d’accord sur tout ce qu’on voudra adopter», déclare d’emblée Santiago Bernabeu le 2 avril.

Le lendemain, le programme des huitièmes de finale est établi, sans tirage au sort. Servette doit rencontrer le Real Madrid, en matches aller et retour, entre le 1er août et le 31 octobre 1955. Le 5 septembre, le Real arrive à Genève dans l’effervescence. La TSR vient filmer les vedettes du club dix fois champion d’Espagne: les Espagnols Paco Gento, Luis Molowny et Miguel Muñoz, les Argentins Hector Rial et Alfredo Di Stefano.

L’intervention de Juan Carlos

«Les Madrilènes sont là, eux qu’on dit plus forts que l’équipe nationale», annonce le 7 septembre le Journal de Genève , qui relève que les Espagnols «ont pris la chose très au sérieux. Hier matin, ils se sont soigneusement entraînés aux Charmilles. Aujourd’hui, ils y retournent et leur entraîneur établira la sélection définitive parmi les vingt-deux virtuoses professionnels dont il dispose».

Le match n’est pas la symphonie offensive espérée. Sous une forte chaleur et devant 6500 spectateurs seulement, le Real se heurte à la tactique très défensive de Karl Rappan, l’inventeur du verrou, que les Italiens renommeront catenaccio.

Venu assister à la corrida, le public manifeste son désappointement. A la mi-temps, Di Stefano s’énerve contre ces relojeros (horlogers) qui dérèglent la mécanique du Real. Agacé, l’Argentin ne reconnaît pas le prince Juan Carlos, descendu dans le vestiaire rappeler le Real à son rang. «Le public attend une victoire!» Elle tombera en fin de match (2-0). «Une maigre victoire», chipotera le Journal de Genève.

Le match retour n’a lieu que le 12 octobre. Tony Ruesch, le gardien servettien, encaisse cinq buts. Malgré l’absence de suspense et la faible réputation de Servette, il y a 78 873 spectateurs à Chamartin. «Ce match a davantage marqué les esprits en Espagne qu’en Suisse, observe Sébastien Farré, de la Maison de l’histoire, à Genève, et spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Espagne. Pour les Madrilènes, c’est le début du mythe européen du club.»

C’est aussi le début de la normalisation des rapports de l’Espagne franquiste avec l’étranger. «Le Real de l’époque n’était pas la grande marque internationale qu’il est devenu, dit Sébastien Farré. Il s’est construit au moment où le pays réaffirmait sa présence dans l’espace international. Les enjeux diplomatiques de cette première rencontre dépassaient largement le cadre sportif. C’est seulement à partir de ce moment-là que le Real a tissé des liens plus étroits avec le régime.»