«Le Servette FC est sauvé! La pérennité du club est assurée pour les cinq prochaines années. Ce monsieur à mes côtés, Joseph Ferraye, va investir la somme de 147 millions de francs durant cette période.» Applaudissements, cris de joie, que dis-je, triomphe dans la salle pour Marc Roger. Tiré à quatre épingles, encore plus souriant qu'à l'accoutumée, serrant les mains à tout vent, le patron des «grenat» n'est pas peu fier de son effet d'annonce. Si ce nouveau numéro, pour lequel le Français avait convoqué l'ensemble des médias dans les salons d'un Stade de Genève illuminé et enneigé – pour mieux prouver que l'avenir s'annonce pur et radieux? – est suivi de faits concrets, le supporter servettien pourra enfin penser football. Et voir la vie en grand.

«Les 17 premiers millions seront versés demain (ndlr: mardi), poursuit Marc Roger. Il y en aura 20 autres par saison sur cinq ans, 20 supplémentaires afin de bâtir un centre de formation et 15 en faveur de la Fondation du Stade de Genève, ce qui lui permettra de rembourser les 12 millions qu'elle doit encore à l'entreprise Zschokke, alors que les 3 autres millions sont destinés à terminer les travaux.» Avec de si coquettes sommes, le fait que le total excède de 5 millions l'investissement global susmentionné relève du détail: quand on a tellement d'argent, on ne compte pas…

Mais qui est donc ce généreux Joseph Ferraye? «Corse et Autrichien» de passeport, né au Liban, il dit être résident à Genève depuis neuf ans, mais vit en France. Et il est «très touché» par les malheurs servettiens. Fabricant de textiles à l'origine, son principal fait d'armes remonte à 1991. La première Guerre du Golfe fait rage lorsqu'il invente un système d'extinction et de blocage des puits de pétrole. L'idée est excellente, donc extrêmement lucrative. Par sa grâce, les foyers peuvent être contrôlés en trois mois, tandis que les scientifiques les plus optimistes prévoyaient à l'époque un délai de douze ans. «J'ai alors négocié mon invention avec plusieurs sociétés, à hauteur de 34 milliards de dollars», explique l'intéressé. Avant de crier au scandale, la voix douce: «Dans cette affaire, j'ai été escroqué. J'ai en ma possession des documents originaux qui prouvent qu'une partie de l'argent a été détournée, avec la complicité de gens comme Me Dominique Warluzel, mon avocat à l'époque (ndlr: celui de Marc Roger, jusqu'à lundi en tout cas) ou Bernard Bertossa (ancien procureur général de la République de Genève). Et Pierre Mottu (notaire genevois) me doit plus de 5 milliards de dollars. Je lui ai intimé par lettre de verser dès mardi 17 millions de francs au Servette FC. En attendant le reste.»

«Nous détenons ces fameux documents depuis un mois environ», déclare Marc-Etienne Burdet, qui gère les intérêts financiers de Joseph Ferraye depuis une année. S'il y a une justice, Pierre Mottu doit rendre ce qui est dû à l'inventeur. Il détenait l'argent sans l'avoir dit. Nous avons déposé une plainte pour escroquerie, blanchiment d'argent et association criminelle.»

Comme quoi, les tribulations du Servette FC n'ont pas fini de nous faire connaître des gens surprenants. Marc-Etienne Burdet trouve ici de quoi se faire plaisir, puisque son cheval de bataille consiste à dénoncer les travers de la justice ainsi que les avocats corrompus. Renseignements pris, l'Yverdonnois, dont la liste annoncée aux élections cantonales vaudoises de mars 2007 est intitulée Le Défi vaudois, ne jouit pas d'une crédibilité à toute épreuve. Le fait qu'il roule pour Marc Roger ne manquera pas de rétablir la vérité vraie. Ce dernier savoure sa revanche sur toutes les mauvaises langues de la République: «J'ai rencontré beaucoup de monde ces derniers jours, dont les Syriens (ndlr: le groupe qui s'est porté candidat à la reprise). S'ils veulent aller boire un verre ce soir, c'est moi qui paie. Je reste à la tête du club et je compte toujours m'entourer de Genevois. Il n'y aura pas d'autre projet pour Servette, même si des illuminés et des opportunistes ont pu le croire. Jean-François Kurz m'a par exemple juré qu'il n'était pas en contact avec Lorenzo Sanz. Voici les fax qu'il lui a envoyés (ndlr: ils ont en effet l'air d'exister).»

Que pensent de tout cela les hommes de terrain? «Si ça se confirme, cette bonne nouvelle sera à la hauteur des souffrances endurées depuis plusieurs mois», estime l'entraîneur Adrian Ursea. Philippe Cravero demeure très prudent: «Nous étions hyper-contents sur le moment», lance le défenseur, qui se remet de ses émotions en compagnie de quelques coéquipiers au bar de l'hôtel Ramada. «Mais en réfléchissant un peu, on se dit que tout cela est très gros. Nous attendons maintenant des faits réels.»

«L'argent, c'est le nerf de la guerre, conclut Marc Roger. Et un club qui a de l'argent est inattaquable. A l'avenir, les journalistes ne pourront plus dire du mal du Servette.» Ils ne demandent que ça.