La neige a gêné les joueurs sur la pelouse, la tempête a bloqué les supporters dans le train du retour, mais il faudrait un séisme pour empêcher Servette de retrouver l’élite du football suisse en fin de saison. Avec 13 points d’avance sur le Lausanne-Sport (battu mercredi 0-2), les Grenat foncent vers la Super League.

Dans les entrailles frigorifiées de la Pontaise, chacun dans le camp genevois refusait de considérer la chose comme acquise. «Arrogance interdite», prévient le président Didier Fischer. «En Challenge League, on ne sait jamais sur quel terrain on va être accroché», se méfie l’entraîneur Alain Geiger. Ce sera peut-être le cas à Wil samedi lors de la 28e journée (sur 36), mais cela ne devrait pas remettre en question l’inéluctable: Servette est de retour.

«Faszination Servette», titrait le mois dernier le magazine Zwölf, superbe maillot Admiral en couverture. Mais le Servette qui revient après six ans d’absence n’a plus grand-chose à voir avec le club légendaire 17 fois champion de Suisse, qui commémore ce printemps les 20 ans de son dernier titre et les 40 ans de sa saison la plus mythique. Le dernier trophée (Coupe de Suisse) date de 2001, la fréquentation du stade de la Praille dépasse tout juste les 3000 spectateurs de moyenne. Cela peut repartir très vite – le public genevois vole au secours de la victoire – mais c’est pour l’heure assez modeste. Surtout, depuis la faillite prononcée en 2005, l’équipe n’a joué que deux saisons (sur 14) dans l’élite.

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Garder les meilleurs jeunes

Pendant ce temps, d’autres ont pris la place, dans les palmarès nationaux comme dans les yeux des gamins. Genève regorge de talents, qui quittent le nid de plus en plus tôt. Rüfli (Paris FC) et Moubandje (Toulouse) ont joué en grenat en Super League, Bua (Bâle), Zakaria (Mönchengladbach) et Kutesa (Lucerne) en Challenge League seulement. Mbabu (YB), Guillemenot (St-Gall), Dominguez (Lausanne), Gonzalez (Manchester City) sont partis alors qu’ils étaient encore juniors. Servette a fait sourire le milieu du foot quand il a installé des bâches autour du centre sportif de Balexert, où jouent ses équipes de jeunes, pour les soustraire à l’avidité des recruteurs. Cela n’a pas empêché Becir Omeragic (FC Zurich), Baba Souare (GC) et Alexandre Jankewitz (Southampton) de partir à leur tour cet hiver, mais cela témoignait au moins d’une volonté de réagir.

En coulisses, le club s’est structuré et professionnalisé. Il s’est doté notamment d’une cellule de recrutement autour de l’ancien joueur Carlos Varela et du vétéran lyonnais Gérard Bonneau. La collaboration avec les clubs formateurs du canton (Meyrin, Carouge, Lancy) s’est renforcée, tout comme les liens entre la formation et le secteur professionnel. «Il a fallu regagner de la confiance auprès des supporters, des sponsors et même auprès de certains joueurs», retrace Lionel Pizzinat, ancien capitaine devenu team manager, autre poste nouvellement créé. En décembre, le club a sécurisé les contrats de ses meilleurs talents. «D’autres, à l’académie, ont été prolongés ou revalorisés, indique Lionel Pizzinat. Ils ne sont pas encore pros, mais ils sentent qu’il y a un projet pour eux à Servette.» «Ils peuvent goûter au haut niveau, ils bénéficient d’entraînements spécifiques, ils voient que la porte est ouverte», renchérit Alain Geiger, qui les accueille aux entraînements de début de semaine.

Instabilité à l’interne

Si les structures sont en place, le club peine encore à trouver une stabilité à l’interne. A l’académie, les hommes changent souvent, trop vite. Nommé en février à la tête de la formation, Massimo Lombardo est le troisième directeur depuis 2015. Sur la même période, Alain Geiger est le cinquième entraîneur. Le Valaisan était loin d’être un premier choix (plusieurs entraîneurs cotés ont décliné après entretien avec la direction) mais sa parfaite connaissance du club l’a aidé à s’imposer. «J’ai joué six ans ici, rappelle l’ancien défenseur aux 112 sélections en équipe nationale. Quand je suis arrivé, beaucoup de gens m’ont parlé.»

Le Servette de Geiger n’a pas les prétentions scientifiques de Kevin Cooper ni les ambitions «barcelonaises» de Meho Kodro. Son 4-1-3-2 s'inspire «du FC Sion d’Enzo Trossero et du FC Bâle de Christian Gross». Il est efficace, offensif, et s’appuie sur un très bon effectif, capable de faire le saut à l’échelon supérieur sans gros problème. Lui aussi retrouvera la Super League après une longue éclipse (2009, Neuchâtel Xamax).

12 à 15 millions de budget

Tout Servette s’y prépare et, une fois le rappel des précautions d’usage, Didier Fischer tient un discours extrêmement clair: «Le budget [actuellement d’environ 6 millions de francs] doit au minimum être doublé. Actuellement, 12 millions sont garantis. Si l’on peut gratter 3 millions de plus d’ici à la mi-juillet, ce sera beau.» Longtemps une épée de Damoclès, l’obtention de la licence auprès de la Swiss Football League n’est désormais plus qu’une formalité administrative. «En Super League, reprend le président Fischer, l’objectif serait d’asseoir dans un premier temps le club en milieu de tableau. Cela passe par renforcer l’équipe. Le groupe est bon mais on peut y ajouter quelques joueurs capables de faire une différence. Nous savons qui nous voulons mais notre philosophie nous oblige à recruter sans débaucher.» C’est-à-dire en privilégiant les joueurs libres, en fin de contrat ou prêtés. «Avec les tarifs actuels, nous ne pouvons plus acheter des joueurs», décode Alain Geiger.

Lionel Pizzinat, qui a à peu près tout connu avec Servette, «sauf 13 points d’avance au classement», ressent «une grande force, beaucoup de sérénité. La précédente promotion [en 2011, après un barrage contre Bellinzone] était l’exploit d’un groupe, mais il n’y avait pas grand-chose derrière. Cette fois, ce serait la réussite d’un club. Nous sommes prêts.»