Football

A Servette, où en est le «projet»?

Le club genevois, qui reprend samedi le championnat de Promotion League, a connu un premier tour mouvementé. Il n’est pas assuré de retrouver le niveau professionnel la saison prochaine

L’image a vieilli plus vite qu’un souvenir de vacances. En juin 2015, quelques semaines après la rétrogradation administrative en Promotion League (PL), un mois à peine après avoir laissé échapper sur le terrain de Lugano une promotion sportive en Super League qui aurait peut-être tout changé, la nouvelle équipe dirigeante du Servette FC prenait congé de Hugh Quennec. Le nouveau président Didier Fischer, installé par la Fondation Wilsdorf, présentait son plan de relance. L’entraîneur Kevin Cooper était à ses côtés. L’Anglais avait consenti une importante baisse de salaire pour poursuivre le «projet», imité par une grosse partie de son staff et quelques joueurs majeurs.

Servette donnait alors l’impression d’un club professionnel égaré chez les amateurs. La relégation semblait ne devoir être qu’une péripétie, un pas de retrait. Huit mois et 17 matchs plus tard, le constat est bien différent. Loin de se balader en PL, les Genevois, 34 points (10 victoires, 4 nuls, 3 défaites), sont à la lutte avec Cham (34 points et une meilleure différence de buts) et ont rarement surclassé leurs adversaires. Bien sûr, personne au sein du club n’a jamais rien promis autre chose que du sang (grenat), de la sueur et des larmes. Mais quand même des victoires…

Des raisons de partir

Au-delà du terrain, c’est la vie mouvementée du club ces six derniers mois qui interpelle. Bien après une première vague estivale et prévisible (Kevin Bua à Zurich, Denis Zakaria à YB, Alexandre Pasche et Jocelyn Roux à Lausanne), les départs se sont succédés à l’automne. Kevin Cooper est parti, et avec lui ses assistants Mario Cantaluppi et Gordon Dunlop, et ses méthodes d’entraînement façon Premier League. Le nouvel entraîneur Bosko Djurovski est arrivé puis reparti. Johan Vonlanthen, le meilleur joueur de l’effectif avant sa blessure, est parti. Le buteur Janko Pacar est parti. Le grand espoir Ousmane Doumbia veut partir.

Servette a laissé filer ses jeunes les plus prometteurs, mais aussi ses pros confirmés, ceux qui coûtaient trop chers et ceux qui ont trouvé mieux ailleurs. Comme si chacun avait une bonne raison de s’en aller. Comme si les promesses n’engageaient que ceux qui les écoutent. Comme si le «projet» était partagé par de moins en moins de monde. Comme si, enfin, régnait dans le football moderne une sorte de fatalité à ce que les serments de l’été meurent avant l’hiver. Pour le résumer simplement, tout ceci donne le sentiment que, même s’il retrouve une ligue professionnelle la saison prochaine (ce qui demeure une probabilité forte), le club aura perdu bien plus qu’une année dans l’affaire.

L’amour du maillot

«Le constat se fait de lui-même», estime Christophe Payot. Cet agent de plusieurs joueurs ou anciens joueurs servettiens a des relations tendues avec le club genevois. Il ne tient pas à les envenimer mais souhaite tout de même dire ce qu’il pense: «Le professionnalisme semble loin… Diriger un club de football, c’est un métier, ou alors il faut savoir s’entourer.» Ses critiques visent le président Didier Fischer et le directeur sportif Alain Studer, venus du Servette Rugby. Selon lui, on ne gère pas un club de football avec des discours sur l’amour du maillot. «La carrière d’un joueur est rarement compatible avec le projet d’un club.» Christophe Payot confirme que Servette a d’autres arguments, que le club honore ses contrats et paie plutôt bien. «Mais plusieurs joueurs veulent partir pour des raisons autres que financières. Entre Servette en Promotion League et Winterthour en Challenge League, les joueurs choisissent Winterthour.»

A Servette, Alain Studer replace le débat dans son contexte. «Nous nous attendions à ce que ce soit compliqué. Lorsqu’un club vit ce que Servette a vécu, il est normal que cela bouleverse beaucoup de choses mais le club est sain, le projet est solide et nous sommes toujours dans une bonne dynamique. Nous repartons dans ce second tour conscients du travail qu’il reste à faire mais confiants du travail accompli.»

Des explications propres

Le directeur général du club, Constantin Georges, donne plus de détails. «Depuis sept mois, nous nous efforçons de restructurer le club. Chaque départ a son explication propre. Pacar n’avait qu’un contrat de six mois qui n’a pas été renouvelé. Vonlanthen a reçu une très grosse offre de Wil. Le club a été dédommagé pour un joueur qui a été blessé tout le premier tour, dont rien ne dit qu’il aurait été décisif ce printemps et qui aurait été libre en juin. Nous avons aussi touché de l’argent pour le départ de Cooper, qui n’était pas notre première option l’été passé mais à l’époque, mieux valait ne pas tout chambouler. En contrepartie, nous avons fait revenir des «clubistes», comme Baumann ou Vitkieviez, et confié l’équipe à Anthony Braizat, en qui nous croyons beaucoup.»

La nomination du Français a pourtant été précédée d’une chasse au nom ronflant et une cohabitation difficile avec Bosko Djurovski. «Braizat n’est pas un choix par défaut, assure Constantin Georges. Il a fait ses preuves au niveau de la formation, il est très travailleur, très minutieux, et possède une vraie vision du football.» Sa nomination confirme que, plus que jamais, Servette mise sur la formation. «Nous avons une très bonne base. Ce sont nos éducateurs, le réservoir de bons joueurs dans la région, le système de détection, la bonne collaboration avec les clubs genevois.» Servette capitalisera sur cette richesse, qui n’offre pas toutes les garanties à l’échelon professionnel. Constantin Georges en est moins sûr. «Regardez Lausanne: ils montrent qu’avec une philosophie, des valeurs, du travail, de l’abnégation, on peut y arriver. Nous essayons de faire profil bas mais ce n’est pas évident lorsque l’on s’appelle Servette…»

Comme l’exige la Swiss Football League, les dirigeants servettiens ont déposé cette semaine leur dossier de demande de la licence III, indispensable en cas de promotion en Challenge League. La Ligue rendra un avis le 24 mars. Sur le terrain, Servette reprend samedi à Kriens, quatrième du classement.

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