Tennis

Au service de Sa Majesté

Longtemps moqué, le tennis britannique a désormais fière allure, dans le sillage d’Andy Murray, le numéro un mondial. Le public local est aux anges

Lui porte redingote noire et teint blafard à la Morrissey, elle une veste de hussard rouge et une chevelure fauve façon Vivienne Westwood. C’est sur la tête que le couple porte fièrement sa véritable excentricité: des hauts-de-forme verts que ne renierait pas la reine, avec balles, raquettes, filets et fraises pour couronner le tout. Ils patientent devant le gangway 2, en compagnie d’un jeune Indien et d’un membre de la Lawn Tennis Association (LTA) en costume à carreaux.

Toute l’Angleterre semble s’être donnée rendez-vous au bas du court numéro 3 pour ce premier tour entre deux joueurs britanniques: Kyle Edmund contre Alexander Ward. Ward, 869e mondial, est le joueur le moins bien classé sorti des qualifications depuis 1998. Le public croit voir en lui un nouveau Marcus Willis, le prof de tennis (30 £ de l’heure) qui joua contre Roger Federer l’an dernier. La belle histoire prend forme, 6-4 pour Ward, puis Kyle Edmund, 22 ans, déjà 50e mondial, le poil si blond que ses jambes semblent recouvertes de rosée, justifie sa réputation naissante de «second best british tennis player».

Un sujet de moquerie

Le premier est bien évidemment Andy Murray. Numéro un mondial, tenant du titre ici, double champion olympique. Pas mal pour un Ecossais, «le peuple le moins doué au monde pour le tennis», selon un sketch célèbre des Monty Python.

Longtemps, le tennis anglais a prêté à rire. Ce n’est plus le cas. Avec Andy Murray, la Grande-Bretagne a remporté la Coupe Davis en 2015 et Laura Robson une médaille d’argent en double mixte aux jeux olympiques de Londres. Son frère Jaimie a deux Grand Chelem en double et un titre de champion du monde de la spécialité en 2016.

En plus d’Andy Murray et Edmund, Daniel Evans et Aljaz Bedene figurent dans le top 60 mondial. Bedene s’est illustré lundi en sortant le géant Ivo Karlovic avec un seul break… au cinquième set, après quatre tie-breaks (6-7 7-6 6-7 7-6 8-6)! Evans, gros talent, huitième de finaliste à Melbourne, était sur une pente ascendante mais risque une lourde suspension pour un contrôle positif à la cocaïne. Chez les dames, Johanna Konta est plus seule mais assure une présence britannique régulière dans le top 10.

Le tableau n’est pas exceptionnel mais il est honorable. Il rompt avec une traversée du désert de plus de quarante ans, de Virginia Wade vainqueur de Wimbledon en 1977 à Andy Murray successeur de Fred Perry en 2013. De 1973 à 1993, les numéros un britanniques, Roger Taylor, Buster Mottram, et Jeremy Bates, naviguent entre la 15e et la 50e place mondiale. John Lloyd (finaliste de l’Open d’Australie 1977) se distingue surtout par son mariage avec Chris Evert. Viendra ensuite «Gentleman Tim» Henman, qui eut le malheur de côtoyer à la fois Pete Sampras et Roger Federer.

«Anyone for tennis?»

Pour expliquer le manque de résultat du tennis anglais malgré le budget quasi illimité octroyé par les bénéfices de Wimbledon, deux particularismes étaient souvent invoqués: météorologique et social. Le climat en Angleterre ne favorise pas la pratique du tennis. Et on ne parle pas que du gazon, limité à deux ou trois semaines favorables l’été. Il faut des courts couverts, cela coûte cher et fait bondir le prix des cotisations dans les clubs, presque tous privés. Le nombre de licenciés a baissé de 25% ces dix dernières années, notamment chez les enfants. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le tennis n’est pas un sport très populaire (dans tous les sens du terme) en Grande-Bretagne.

Pour y remédier, le nouveau CEO de la LTA Scott Lloyd (neveu de John) a lancé un ambitieux projet baptisé Transforming British Tennis Together, dont l’objectif sera de doubler le nombre de pratiquants chez les jeunes et de permettre aux adultes de jouer toute l’année.

L’autre explication, plus culturelle, à l’absence de résultats des British est résumée par le fameux «Anyone for tennis?», une réplique de George Bernard Shaw passée dans le langage courant. En Angleterre, jouer au tennis est une social occasion avant d’être un sport. «On fait un double comme on joue au bridge», reconnaît John Barrett, 86 ans, ancien joueur, ancien commentateur sur la BBC.

Jeunes talents trop choyés

En 2008, la LTA avait inauguré un centre national flambant neuf à Roehampton, avec 22 courts, un centre d’hydrothérapie et des menus dignes d’un restaurant 3 étoiles. Mais ce luxe excessif fut jugé contre-productif. «L’essentiel doit venir du joueur, souligne John Barrett. S’il n’y a pas l’envie au départ, le moindre penny est gaspillé.»

Au cinéma (Match Point de Woody Allen, La Plus belle victoire de Richard Loncraine), le joueur anglais est toujours un demi-mondain qui ne croit qu’à moitié en ses chances. Andy Murray, lui, est parti s’entraîner «à la dure» en Espagne après avoir vu le talent de son frère aîné Jamie gâché par la fédération. Dans le renouveau du tennis britannique, on compte actuellement une joueuse née en Australie (Johanna Konta), deux joueurs originaires d’Afrique du sud (Kyle Edmund et Cameron Norrie) et un Slovène naturalisé (Aljaz Bedene).

Le numéro un mondial continue de montrer l’exemple. Comme Federer, Andy Murray prend à cœur d’aider ses jeunes compatriotes. «J’en prends souvent un avec moi à l’entraînement, expliquait-il lundi après son premier tour. Je le fais volontiers, j’aime voir d’autres Britanniques avoir de bons résultats.»


Le camp suisse retrouve le sourire

Après les éliminations lundi de Stan Wawrinka et Henri Laaksonen, les trois autres Suisses engagés à Wimbledon ont disputé leur premier tour. Tous sont passés. Ce fut presque trop facile pour Roger Federer, qui vit son adversaire, l’Ukrainien Alexander Dolgopolov abandonner à 6-3 3-0 et 43 minutes de jeu. Le plus déçu fut le public du Centre Court qui avait précédemment assisté au même scénario lors du match Djokovic-Klizan (6-3 2-0). «J’aurais préféré qu’il se sente mieux, regrettait Federer. Personnellement, je suis heureux d’être de retour et je me sens très en forme.»

Plus de suspens du côté des Suissesses où tant Timea Bacsinszky devant la Portoricaine Monica Puig (6-1 3-6 6-0), que Viktorija Golubic face à la Chinoise Shuai Zhang (6-3 6-7 6-1), ont remporté en trois sets un match qu’elles auraient dû conclure plus rapidement.

Face à la championne olympique de Rio, Bacsinszky a perdu le fil durant un set avant de rapidement rétablir la situation. En manque de résultat depuis plusieurs mois, Golubic ne faisait pas la fine bouche après sa qualification. Agenouillée sur le gazon, elle embrassa quelques brins d’herbe avant d’enlacer ses parents sur ce court N° 11 où les spectateurs se massent derrière une simple main courante. Le tennis ouaté de la Zurichoise a tout pour la mener plus loin, à condition qu’elle parvienne enfin à s’épargner des souffrances inutiles.

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