Sur le toit de sa clinique Sainte-Thérèse, François Commeinhes soupire de contentement. Après deux accouchements matinaux ce mercredi matin, le maire gynécologue prend le temps de fumer une cigarette au soleil, masque sanitaire sur le menton. La veille au soir, il s'est fait élire président de la communauté de l'agglomération sétoise. Un poste clé pour accélérer les changements qu'il prévoit pour Sète, sa ville natale. «Quand je vois ces grues, fait-il en pointant les travaux à quelques mètres, je me dis que les choses commencent enfin à bouger.» La semaine dernière, Sète s'est déclarée officiellement candidate à l'organisation de la Coupe de l'America, si le Défi suisse devait amener le trophée en Europe. L'occasion rêvée pour que la ville redevienne ce qu'elle a été au début du siècle passé: le port suisse en Méditerranée où 480 familles étaient venues vivre.

Bien qu'Alinghi soit patronné par la Société nautique de Genève, il est impensable de faire régater les bateaux de la Coupe sur le Léman (lire ci-dessous). Ernesto Bertarelli et son équipe cherchent donc un port de mer pour les accueillir. Le Roi d'Espagne s'est déplacé en Nouvelle-Zélande pour proposer Palma de Majorque. On parle également de Lisbonne, côté l'Atlantique. Des mastodontes face à Sète et ses 40 000 habitants. Mais les Sétois croient en leurs chances. Leur dossier, solide, a été ficelé par Thierry Péponnet, champion olympique de voile. Les 125 000 m2 (Auckland en offre 100 000) qui accueilleraient les hangars des bateaux autour d'un bassin se trouvent à deux pas de la gare TGV. Tout était prêt pour accueillir des pêcheurs qui ont préféré rester dans le centre ville, si bien que peu de travaux d'aménagement seraient nécessaires. De là, les navires ont accès à la mer en cinq minutes, dix fois moins qu'à Auckland. Et puis ce sont les administrateurs d'Alinghi eux-mêmes qui ont suggéré aux autorités sétoises de se présenter. Depuis, Marseille a également déposé un dossier.

Question vents, Thierry Peponnet a étudié leurs enregistrements sur les cinq dernières années. Selon lui, en mai et juin, Sète offrirait au minimum 85% de chances de naviguer entre 14 h et 19 h. L'été, la brise de mer souffle avec régularité. Les marins suisses connaissent bien le plan d'eau: ils sont venus s'y entraîner quatre mois l'hiver dernier. Alinghi dispose encore d'une base sur le môle Saint-Louis. Une grue et un local que le Défi suisse loue encore. A son entrée, un grand panneau frappé du logo rouge et anthracite et des armoiries de la ville de Genève annonce que la reconquête suisse de ce bout de Méditerranée a déjà commencé.

Les conventions d'avril 1915 entre la Suisse et la France ont accordé à la Confédération un port d'importation en Méditerranée pour qu'elle puisse s'approvisionner malgré la guerre. Ce sera Sète. Des familles viendront s'y installer; 480 au total, travaillant principalement dans le négoce de vin et de céréales. Le club de football local joue toujours en vert et blanc, rappel de l'origine vaudoise de son fondateur. Sète connaît alors l'opulence. Chaque jour, des bateaux amènent des milliers d'hectolitres de vin algérien qu'il faut couper avec du vin local pour le rendre buvable. Le port de commerce est resté l'un des plus importants de la Méditerranée mais son activité stagne. De plusieurs milliers, le nombre de dockers est descendu à quelques centaines. Et les chais qui stockaient le vin, sur le quai d'Alger, en pleine ville, n'ont plus l'air à leur place aujourd'hui.

Pour François Commeinhes, sa ville est à la croisée des chemins. «L'authenticité, c'est bien, dit-il, mais nous ne devons pas devenir une réserve d'Indiens. Il faut évoluer.» Et la Coupe tomberait à pic pour cela: l'édition 2000 avait créé 10 000 emplois à Auckland pour 300 millions de dollars de retombées, selon une étude d'Ernst & Young. La venue de la compétition en Europe pourrait faire doubler ces chiffres. Sète, de petite ville de pêcheurs, se transformerait alors en centre touristique. Encore faudra-t-il convaincre les Sétois. Beaucoup n'ont pas encore entendu parler de la possible venue d'Alinghi. Mais l'America évoque de mauvais souvenirs à certains. C'était il y a une dizaine d'années. Marc Pajot était responsable du Défi français et il avait choisi Sète comme base d'entraînement. Il a laissé une image détestable, selon plusieurs Sétois. Et un trou indéterminé dans les caisses municipales.

Pour l'emporter face à ses rivales, Sète ne veut pas offrir d'argent au Défi suisse. François Commeinhes a mieux à proposer. «Les animateurs d'Alinghi peuvent participer au développement de la ville s'ils le désirent», explique le maire. En clair: plusieurs programmes immobiliers sont sur le point de démarrer et Ernesto Bertarelli est invité à participer à leur financement. Le milliardaire a le choix. Sète est une des villes les moins développée touristiquement du sud de la France. Les programmes de développement touristique l'ont ignorée au profit de voisines comme la Grande Motte ou le Cap d'Agde. Le maire est bien décidé à changer la donne. Son appartenance politique – il est UMP, comme le conseil régional et le gouvernement – devrait faciliter ses démarches.

L'option retenue aurait l'avantage de transformer l'un des points faibles de son dossier de candidature (le manque d'infrastructures d'accueil) en un point fort: un retour sur investissements pour Ernesto Bertarelli. Les hôtels sétois ne montent pas au-delà de trois étoiles, par exemple. Si le patron de Serono voulait faire construire un cinq- étoiles au bord du bassin du midi dont les balcons surplomberaient les canaux, il serait extrêmement bienvenu. La place lui est pratiquement réservée. On murmure d'ailleurs que le groupe Hyatt aurait déjà été approché. Le maire, lui, a déjà pris contact avec un groupe d'investisseurs genevois: «Développer le tourisme de qualité, c'est tout de même mieux que de faire venir des usines polluantes, non?» Le 11 février, il ira présenter son dossier à Auckland.