«Hier encore, je me démenais afin d'organiser les festivités. La marina, le traiteur, la musique: tout était prévu. Désormais, il s'agit de rassembler du matériel pour rapatrier Stève et le bateau. C'est terrible.» A l'image de son entourage technique et de ses potes, abasourdis, l'attachée de presse de Stève Ravussin, Sandra Mudronja, a du mal à y croire. Alors que tout le monde s'apprêtait à célébrer l'arrivée du héros, le temps d'une immense java au rhum, l'impensable est survenu. Avec le chavirage, mardi en fin de journée, de TechnoMarine, le trimaran du marin vaudois, tout a basculé. Les palmiers ont pris des allures de saules pleureurs. Les yeux sont petits, les cœurs gros.

Depuis le début de la semaine, les observateurs évoquaient une voie royale, un record, un triomphe. Sans tenir compte de la fourberie des alizés. En l'espace d'un coup de vent, le rêve a viré poussière. Lessivé après dix jours d'un incessant combat face à l'océan, Ravussin s'est endormi. Il n'a pas vu le grain venir. Il s'est réveillé en sursaut, la tête à l'envers. Et a téléphoné à son pote Laurent Bourgnon.

Mercredi soir, au Novotel de Pointe-à-Pitre, l'incrédulité se lit sur des visages défaits. Au bar, non loin de la piscine, les regards sont vides, les mines hagardes. La digestion du choc n'est pas aisée et les voix «trémolotent». «C'est le père de Stève qui nous a avertis, raconte un copain de longue date. Il était 4 heures du matin et nous venions de regagner notre hôtel parisien, un peu chargés. Lorsque le téléphone a sonné, nous avons pensé que les voisins s'étaient plaints du bruit. Au ton de la voix, j'ai vite compris que François ne plaisantait pas.»

Contrairement à ce dernier, qui a renoncé au voyage, la clique s'est envolée pour les Antilles, où punchs et planteurs se sirotent moins doux qu'à l'accoutumée. Le passage de silhouettes gracieusement moulées par de menus bikinis suscite bien quelques rictus entendus, mais la tristesse de la situation reprend vite le dessus: «Ce qui arrive est dur pour la famille Ravussin, poursuit un membre du clan. Ces gens ont de l'eau de mer dans les veines, ils auraient mérité cette victoire en guise de récompense. Enfin, l'essentiel est que Stève soit vivant. Quant à nous, tout ira mieux au deuxième litre de rhum.» Assaillie par un sévère sentiment d'injustice, en quête d'oubli, la troupe part manger.

Entre-temps, une autre course a commencé. Un compte à rebours. «Chaque minute que nous passons ici est une minute de solitude en mer pour Stève, commente Yvan, le frère aîné. A part dormir, s'il y parvient, cogiter et rafistoler ce qui peut l'être, il ne peut qu'attendre. Au milieu d'un océan qui cogne et dans une odeur de diesel.» Le Vaudois a suffisamment d'eau et de nourriture pour tenir le coup, mais son moral doit se situer à la hauteur des chaussettes, qu'il a mouillées. «Je viens de lui parler, lance Franck David, responsable de la communication. Il a entrevu le nirvana, il a l'impression que tout s'est écroulé. Il va vivre des moments difficiles, mais il ne doit surtout pas culpabiliser.»

Afin d'écourter l'insupportable attente, l'équipe s'active, remue la Guadeloupe afin de dénicher chaînes, sangles et motopompes. Mais rassembler le matériel nécessaire au remorquage de TechnoMarine n'est pas tâche commode. «Nous avons tous envie de revoir Stève au plus vite, mais il ne serait pas judicieux de partir dans la précipitation en négligeant les détails, explique Blaise Mariller, responsable technique. Comme nous sommes sur une île, les recherches de matos ne sont pas évidentes.»

En fin de compte, un bateau de 27 mètres, doté d'un pont plat histoire d'entreposer les 5 tonnes de chargement, a quitté Pointe-à-Pitre, jeudi, peu après midi. A son bord, sept personnes: les deux frangins Ravussin, Blaise Mariller, un copain mécanicien, deux plongeurs et un reporter de Paris-Match, qui a dévalisé la pharmacie avant de s'embarquer, dans le souci d'armer son estomac contre le chahut océanique. Face au vent, la vitesse de croisière sera de 14 nœuds. L'embarcation devrait rejoindre le naufragé, qui flotte à 734 milles des côtes, d'ici à samedi soir. «Dans le meilleur des cas, prévient Mariller. Nous allons être secoués et il faudra les avoir bien accrochées. L'équipe est soudée.» Stève Ravussin, lui, ne s'est sans doute jamais senti aussi seul. «Comme je le connais, il doit être en train de détruire la coque à coups de poing», conclut une voix dépitée.