Télévision

SFR recrée l’intimité du «Vestiaire»

Chaque soir sur SFR Sport 1, d’anciennes stars des Bleus se livrent à des confessions intimes, drôles ou surprenantes mais toujours intéressantes. Zoom sur la meilleure émission de football du moment


C’est l’émission de football la plus intéressante du moment. Et Dieu sait qu’il y en a, sur les multiples bouquets satellite, de ces talk-shows montés pour remplir les grilles des chaînes thématiques entre deux matches ou pour profiter, sans en avoir payé les droits, de cette immense machine à buzz et à clics qu’est devenu le foot.

L’émission de football est un genre télévisuel difficile. Oubliez les grandes heures de Football sous la loupe; le public n’a plus la patience, ni forcément la culture du débat tactique interminable. De nos jours, le foot et les footballeurs sont omniprésents mais, paradoxe, les images sont rares et les stars inaccessibles. Seul le Canal football club de Canal + parvient de temps à autre à inviter un grand joueur.

Le reste du temps, il faut faire avec les moyens du bord. Sous l’emprise d’Eric Hannezo, ex-producteur de Téléfoot et de 50 minutes inside, toutes les rédactions ont appris à monter un sujet d’actu avec des images d'archives retravaillées et à tenir dix minutes d’interview avec trois citations, un tabouret de bar et un fond noir. Pas terrible, mais l’autre option c’est de se contenter des contenus insipides livrés par l’UEFA avec les matches de Ligue des champions…

Meilleurs extraits sur les réseaux sociaux

Dans ce brouet où pataugent des journalistes encouragés à donner leur avis sur tout et à polémiquer sur rien, ceux qui s’en sortent le font par l’humour (le J +1 de Canal +) ou le style (le combo maillot vintage et schéma tactique sur la toile cirée de Didier Roustan sur Lequipe.fr).

Tel est l’état du PAF, le paysage audiovisuel footballistique, et franchement, il n’y avait rien d’indispensable. Mais depuis le 22 août, il y a aussi, du lundi au vendredi à 22h45 Le Vestiaire, sur la chaîne SFR Sport 1. L’émission est visible en Suisse sur Teleclub (qui possède une autre émission appelée également Le Vestiaire, de facture plus classique). Ceux qui n’ont ni SFR ni Teleclub peuvent très facilement voir les meilleurs extraits sur les réseaux sociaux, où des petites vidéos de quelques minutes s’échangent et se partagent comme des vignettes Panini introuvables.

Une multitude de révélations

C’est dans Le Vestiaire que Frank Leboeuf a révélé son mal-être à la veille de la finale de la Coupe du monde 1998, abandonné par tous ses coéquipiers (c’était du moins son sentiment), du Vestiaire également qu’Emmanuel Petit a raconté comment les joueurs de l’OM voulaient lui faire la peau à son arrivée en équipe de France («Ici, c’est nous les boss»).

C’est toujours des propos de Vestiaire qui nous apprennent qu'à Bastia, Jérôme Rothen n’avait pas le droit de porter son short de l’équipe de France à l’entraînement («Ici, c’est la Corse»), que plus aucune assurance ne veut couvrir Abou Diaby, trop souvent blessé, que le match le plus dur que les Bleus eurent à jouer est un amical contre la Corée du Sud, juste avant une Coupe du monde qui laissera de gros regrets à Christophe Dugarry («Tout a été raté») et de sérieux doutes à Frank Leboeuf («Les Coréens étaient chargés comme des mulets! L’année d’avant, on les joue en Coupe des Confédérations, on leur met 5-0 ou 5-1, et là, ils allaient à 2000 à l’heure!»)

Pas d’animateur

Ces «petites phrases» rendent imparfaitement compte du climat de l’émission, à mille lieues du buzz, avec une écoute digne d’une séance de psy. S’y dévoile la vraie vie d’un vestiaire, sa richesse humaine, ses batailles d’ego, ses enjeux financiers. On découvre que les footeux peuvent aussi avoir de l’esprit («A l’OM, Angloma était surnommé «angle mort», révèle Leboeuf), de l’autodérision (Christophe Dugarry racontant comment son tir malencontreux en plein visage de Louis van Gaal lui avait valu simultanément d’être grillé au Barça et de devenir le chouchou du vestiaire), et même de la probité lorsque Jérôme Rothen présente platement ses excuses à William Gallas pour l’avoir fait passer pour un inculte dans sa biographie.

Les meilleurs consultants

Le Vestiaire réunit sur un plateau trois anciens grands joueurs et un invité dans un décor assez sobre (on retrouve les tabourets de bar) qui suggère le vestiaire (en fond d’écran) plus qu’il ne le recrée. Il n’y a pas d’animateur, juste une voix off féminine (un concept déjà vu dans les années 2000 dans l’émission En aparté de Pascale Clarke sur Canal +).

Les anciens joueurs sont les consultants phares du groupe SFR Media (la radio RMC, la chaîne info BFM TV et le bouquet SFR) qui a aspiré les droits des grands championnats et, avec eux, les meilleurs consultants français: les champions du monde Christophe Dugarry, Frank Leboeuf et Emmanuel Petit, les ex-internationaux Eric Di Meco, William Gallas et Jérôme Rothen, les seniors Jean-Michel Larqué et Rolland Courbis. L’invité est une personnalité ou un anonyme, proche du monde du football ou pas.

«Souvent la discussion part dans une direction inattendue»

Il y a tout pour que ça foire, un peu comme le Matra Racing de Jean-Luc Lagardère dans les années 1980, mais ça marche. «C’est comme en cuisine, il faut de bons ingrédients, une bonne recette et un bon tour de main, nous explique par téléphone François Pesenti, directeur général de SFR Sport. Le fait qu’il n’y ait pas d’animateur est très important. Nos consultants sont libres, ils parlent sans contrainte et se livrent plus facilement. Nous venons d’une culture radio; nous avons donc fait comme à la radio, en supprimant toutes les scories qui coupent la parole. Il n’y a pas de rubriquage, pas de changement d’angles, pas de chroniqueur. Il y a un thème mais pas de sommaire: souvent la discussion part dans une direction inattendue.»

Si inattendue que les Dugarry, Leboeuf et Petit se retrouvent à dire beaucoup plus de choses que face à un journaliste qui chercherait à les faire parler. «Pour une fois, ils ne sont pas sur un plateau pour réagir à chaud à une polémique mais pour parler de choses plus profondes qui les touchent personnellement», note François Pesenti, qui souligne que la réussite du Vestiaire est aussi question de timing. «Ils ont le bon âge, avec assez de recul pour parler librement tout en restant crédibles. Cinq ans plus tôt, ils n’auraient pas été prêts à se livrer autant; dix ans plus tard, leurs histoires intéresseraient moins.» Pour l’instant, elles passionnent.

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