Il peut le mesurer à chaque apparition publique de l’équipe nationale: Xherdan Shaqiri est le footballeur le plus populaire du pays. A seulement 25 ans, il est aussi le quatrième joueur le plus capé du contingent (61 sélections), le plus prolifique (19 réalisations) et le plus spectaculaire. Buteur régulier, passeur inspiré, il peut d’un geste sublimer le football solide mais sans surprise de la Nati. Transformer le plomb en or. La pierre philosophale.

Son ciseau retourné contre la Pologne en huitièmes de finale de l’Euro demeure dans tous les esprits. La semaine dernière, en match amical contre des Biélorusses peu entreprenants et arc-boutés sur leur base arrière, il a fallu un de ses éclairs de génie pour animer la morne soirée. Une frappe de 25 mètres, sèche, puissante, merveilleusement enroulée, qui est venue nettoyer la lucarne du portier adverse. Et puis il y a eu toutes ces ouvertures entre les lignes qui, mieux négociées, auraient permis de donner au score final étriqué (1-0) une allure plus flamboyante.

Vendredi, à Torshavn, l’équipe de Suisse affrontera les îles Féroé, un cinquième adversaire consécutif qui compensera son manque de talent par son courage et son impact physique. Dans ces situations, elle apparaît particulièrement dépendante de l’attaquant de Stoke City. De ses inspirations. De sa capacité à briser la routine d’un mouvement de hanches. De son plaisir à mettre toute la puissance de ses grosses cuisses dans de lourdes frappes. L’intéressé relativise: «J’aime délivrer la dernière passe, tirer au but, prendre des risques. Mais beaucoup d’autres joueurs peuvent aussi le faire au sein de notre contingent.»

L’aile ou… l’axe

Vladimir Petkovic, lui, reconnaît volontiers que son numéro 23 est un atout majeur. Encore doit-il décider comment l’utiliser. Au cœur de son dispositif, en véritable numéro 10, ou sur le flanc droit, en meneur de jeu excentré? Contre la Biélorussie, c’est en première période et dans le premier rôle qu’il a été le plus en vue. Mais il a marqué son but en plongeant de l’extérieur du terrain vers l’intérieur, comme il pourrait être amené à le faire plus souvent en tant qu’ailier.

Le débat sur le meilleur positionnement de Shaqiri ne date pas d’hier, même s’il a disputé l’essentiel de sa carrière sur le côté. Il était un joueur de couloir à Bâle et au Bayern, il le reste aujourd’hui à Stoke City. Il n’y a guère qu’à l’Inter Milan qu’il a, le plus souvent, joué dans l’axe, mais ce n’est pas en Italie qu’il fut le plus décisif (20 matches, 3 buts). En équipe nationale, Ottmar Hitzfeld l’a toujours vu comme un ailier. Jusqu’au 25 juin 2014.

Ce jour-là, l’Allemand lui offre les clés du jeu et une position centrale contre le Honduras, lors de la Coupe du monde au Brésil. Score final: 3-0. Trois buts d’un Shaqiri plus fort que jamais. Ses coéquipiers applaudissent: «Xherdan se présente toujours pour recevoir le ballon, salue Josip Drmic au coup de sifflet final. Il crée, il provoque quelque chose. Il a bonifié tout notre jeu en le rendant plus direct, plus vertical.» L’ancien junior du FC Bâle récidive quelques jours plus tard contre l’Argentine en huitièmes de finale mais ne peut empêcher l’élimination de la Nati.

Important mais décalé

Depuis son entrée en fonction voilà bientôt trois ans, Vladimir Petkovic a choisi de ne pas choisir. Suivant les joueurs à sa disposition et les situations, il balade Shaqiri dans l’axe ou sur l’aile. «Il n’a pas besoin d’être cantonné à une seule position, confie le sélectionneur. Qu’il vienne de la ligne vers l’intérieur du terrain ou l’inverse, cela ne joue aucun rôle. Ce qui est important, c’est qu’il touche le ballon, qu’il joue son football, qu’il soit actif.» Le défenseur Johan Djourou pense la même chose: «Shaqi a tellement de qualités qu’il peut s’adapter à tout.» «Je joue où l’entraîneur me dit de le faire. Mais ma position préférée, c’est clair, est celle de numéro 10», a glissé le principal intéressé à Blick, dimanche dernier. Sait-il seulement qu’il a marqué 9 de ses 19 buts en équipe de Suisse lors des 12 matches (sur 61) où il évoluait dans l’axe?

Contre les îles Féroé, Vladimir Petkovic disposera des trois milieux de terrain qu’il a le plus souvent associés: Granit Xhaka, Valon Behrami et Blerim Dzemaili. Il ne serait donc pas étonnant de voir le sélectionneur décaler Shaqiri sur le flanc droit. Sans renier son importance: «Xherdan est un immense talent et un joueur primordial pour l’équipe de Suisse, nous confirmait le sélectionneur Vladimir Petkovic cette semaine. Il en a apporté une nouvelle preuve contre la Biélorussie et, puisqu’il est en excellente forme physique, j’espère qu’il en fera de même contre les îles Féroé ce vendredi.»

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La Nati reste sur une série historique de six victoires consécutives. Personne ne conçoit qu’elle puisse s’arrêter face à des Féringiens limités mais solidaires. Les paysages pittoresques des environs de Torshavn ne seront pas de trop pour donner un caractère singulier à la partie, qui ressemblera à s’y méprendre aux quatre dernières (Andorre, îles Féroé, Lettonie, Biélorussie). Les Suisses s’y habituent sans vraiment s’y faire. «Il est toujours compliqué de jouer contre une équipe qui dresse un mur de neuf ou dix joueurs, glisse le défenseur Johan Djourou. Nous devons faire parler nos qualités collectives ou individuelles. Dans ces situations, la solution se trouve souvent dans une frappe de loin ou une ouverture entre les lignes.» Autrement dit, dans les pieds de Xherdan Shaqiri.