Le trophée réalisé en 3D se dessine depuis le sommet de la Veltins Arena, des milliers de drapeaux bleu et blanc s’agitent dans les tribunes et les voiles esquissant les instants épiques de la victoire de Schalke 04 en coupe UEFA 1997 se déplient. Ce 14 mai 2017, le club allemand fête les 20 ans de son unique victoire européenne par ce tifo titanesque, intégralement confectionné et financé par les Ultras Gelsenkirchen, principal groupe ultra du club. L’inventaire du matériel nécessaire est digne d’un péplum: 60 000 drapeaux, 1040 litres de peinture, 398 rouleaux de scotch, 2124 bombes de spray. Coût total: 120 000 euros.

Feuilles, voiles, confettis ou flashs de téléphones récemment pour la Lazio Rome… En matière de tifos, la créativité et le dévouement envers son équipe priment. «C’est une compétition particulière qui se joue en tribune: celle de la ferveur et du savoir-faire ultra», éclaire Franck Berteau dans son livre Le Dictionnaire des supporters. Actuellement, les chorégraphies les plus répandues se composent de feuilles brandies par des milliers de supporters d’une tribune ou de voiles, qu’ils soient soulevés par les supporters ou découpés puis hissés verticalement à l’aide de câbles, comme on l’a récemment vu dans le mur jaune du Borussia Dortmund. Eintracht Francfort, AS Saint-Etienne, Legia Varsovie ou Raja Casablanca, les réalisations les plus soignées font le tour du monde, mais répondent à des codes précis.

Démocratisé en Europe avec l’expansion du mouvement ultra dans les années 1980, le tifo est un moyen d’expression mettant à l’honneur un club, une ville ou parfois un joueur. Star Wars, Breaking Bad ou La casa de papel, les Rennais du Roazhon Celtic Kop multiplient également les références à la culture populaire. Mais le message d’un tifo peut être plus acerbe. Disqualifiés de la Ligue des champions 2014 après avoir aligné un joueur non inscrit en tour préliminaire face au Celtic Glasgow, les ultras du Legia Varsovie rétorquent par un tifo contre l’UEFA, grimant l’un des dirigeants de l’instance en cochon, complété par ce message: «Parce que le football ne compte pas, l’argent si.»

Un travail acharné et secret

Voiles plastifiés ou d’hivernage, peinture liquide ou en spray: la confection des tifos se fait dans le plus grand des secrets. Les ultras qui se sont exprimés l’ont fait sous couvert d’anonymat. L’une de leurs plus grandes peurs est qu’une bande rivale obtienne des informations et puisse dérober l’animation (une mésaventure arrivée il y a quelques années aux supporters rennais) ou anticiper une riposte.

Pour chapeauter ce travail artisanal, la plupart des groupes ultras se dotent d’une section tifo. «Certains bossent à 50, nous, on est une bande de 15 acharnés qui travaillent nuit et jour pendant des semaines», dévoile un membre d’un des groupes français les plus réputés pour son savoir-faire. Une fois l’idée de dessin arrêtée, la première étape se déroule devant un écran pour numériser et quadriller ce motif, ensuite reproduit sur un voile de plusieurs dizaines de mètres. «Nous peignons carré par carré. Nous avons également des graffeurs qui peuvent dessiner directement sur des voiles de plusieurs dizaines de mètres», clarifie un ultra du nord de la France.

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Armés de rouleaux de peinture ou de bombes de spray, les ultras peignent ensuite ces esquisses dans des hangars loués pour l’occasion. Les plus grandes animations sont séparées sur plusieurs voiles scotchés une fois la peinture sèche. Certains tifos nécessitent des mois de travail. Le déploiement débute, lui, des heures avant le match, pour prévenir d’éventuels problèmes. «Avec la peinture, un voile pèse vite plusieurs centaines de kilos, son déploiement sur plusieurs tribunes peut-être dangereux, car le tout prend très vite de la vitesse», avertit un ultra. L’organisation est tout aussi méticuleuse lorsque le tifo se compose de feuilles ou de drapeaux, disposés sur les sièges de la tribune.

4000 euros pour hisser le grand voile

L’un des commandements de la culture ultra veut que les associations soient indépendantes des clubs et financent la création des tifos. «L’argent provient des adhésions ou de la vente de t-shirts, stickers et autres merchandisings», liste un supporter. Des initiatives nécessaires, car le prix peut monter très vite. «Un voile d’une cinquantaine de mètres de long coûte près de 4000 euros», avoue un ultra qui explique les trouver chez des agriculteurs, sur Ebay ou sur le site de la société spécialisée Supporters GmbH, basée à Lampertheim, près de Mannheim, qui fournit la matière première à de nombreux supporters européens.

Au Borussia Dortmund, des quêtes sont organisées pour assumer ces coûts. L’une des dernières avant le Covid-19 a permis de récolter 17 271 euros. A Kaiserslautern, les supporters installent des poubelles dans les coursives pour récupérer les gobelets en plastique jetés par les fans après les matchs. Chaque consigne de 1 euro récupérée finance les prochaines animations.

Au sein du microcosme des ultras, un groupe qui accepte des subventions du club est moqué et décrédibilisé car il ne respecte pas les codes du milieu. Selon nos interlocuteurs, ce serait le cas de certaines associations de l’Olympique de Marseille. Ce que l’on sait, c’est qu’en février 2018 avant un match contre Bordeaux, trois groupes de supporters de la tribune latérale Ganay (la plus grande du stade Vélodrome), les Yankees, les Dodgers et Marseille Trop Puissant (MTP), s’étaient entendus pour un tifo commun. Le plan tomba à l’eau du Vieux-Port lorsque les Dodgers et MTP apprirent que Netflix finançait l’animation pour promouvoir sa série Marseille. «Cela ne me plaît pas du tout, déjà, c’est une série de merde qui enfonce plus Marseille qu’elle ne la met en avant», avait réagi Christian Cataldo, leader des Dodgers, à l’AFP.

D’autres clubs rétribuent des sociétés extérieures pour fabriquer les tifos. Le cas le plus célèbre est celui du FC Barcelone. Avant un Clasico en mai 2018, le Camp Nou a déployé les messages «champions» et «le ballon nous rend plus grands» grâce à un tendu de milliers de feuilles. Le texte était écrit en catalan mais il reprenait le slogan d’une campagne de Nike, l’équipementier du Barça. «Nous faisons ça par passion, pas pour promouvoir une multinationale», déplore un ultra. En termes de tifo, le FC Barcelone n’est pas encore un grand nom européen.


ANALYSE

«Une mise en scène de la tribune»

Sébastien Louis, auteur de l’ouvrage «Ultras: les autres protagonistes du football» et spécialiste du supportérisme radical en Europe et Afrique du Nord

Vous êtes contre l’emploi du terme tifo. Pourquoi?

Au sens propre, ce mot italien désigne les différentes formes de soutien d’un partisan pour son équipe. Ce vocable est utilisé dès les années 1920 par la presse sportive italienne et tire son origine du typhus (tifo en italien) qui se manifeste par un état cyclique. Le malade passe de la stupeur au délire, exactement comme un tifoso. Il n’y a qu’en France qu’on parle de tifo. Je préfère le terme scenografia, utilisé en Italie pour parler des animations, des spectacles réalisés par les ultras, car il s’agit véritablement de mise en scène de la tribune.

Quand sont apparues ces premières mises en scène?

L’une des premières a eu lieu le 3 avril 1966. Les affiliés d’un Inter Club ont dessiné sur des cartons un serpent, l’emblème du club, avec dix écussons représentant les titres et l’étoile que le club venait d’obtenir en remportant son dixième scudetto. Les ultras italiens se sont ensuite emparés de ce concept et l’ont développé lors des années 1970. Les derbys étaient l’occasion parfaite d’en déployer. Lors de Roma-Lazio le 28 mars 1979, le CUCS de la Roma distribue 3000 ballons et 400 fumigènes. En novembre 1982, lors du derby de Gênes, les ultras de la Sampdoria recouvrent l’ensemble de leur virage d’un voile aux couleurs de leur équipe de 60 mètres sur 32 mètres. Une première.

Leur message peut-il être politique?

Le 16 décembre 2017, les supporters d’Aïn M’lila, club de seconde division algérienne, ont été à l’origine d’une mini-crise diplomatique. Ils ont affiché une scénographie représentant le drapeau palestinien au sommet du dôme de la mosquée Al-Aqsa et le roi Salmane d’Arabie saoudite et Donald Trump formant un seul visage. Ils dénonçaient ainsi la décision américaine de transférer son ambassade à Jérusalem et l’abandon de la cause palestinienne par l’Arabie saoudite. Après la colère de l’Arabie saoudite, le premier ministre algérien a été obligé de présenter ses excuses officielles.