L’aboutissement d’années de travail, trois au moins, voire le projet de toute une vie. Ce 7 juillet, date de départ de la Krys Ocean Race, transatlantique entre New York et Brest, restera gravé dans la ligne de vie de Stève Ravussin. «On a essayé d’intégrer dans ce projet toute l’expérience amassée au fil d’enrichissantes années de carrière», savoure le navigateur vaudois. «N’allez pas me faire prétendre qu’on atteint ainsi une forme de perfection. On ne peut jamais atteindre la perfection. Mais on peut essayer de faire beaucoup pour des causes qui tiennent à cœur.» Les MOD70, trimarans monotypes, avaient immédiatement suscité la curiosité; de grands noms s’y sont identifiés. Parmi eux Michel Desjoyeaux, Yann Guichard, Sidney Gavignet. «Les gens sont toujours un peu perplexes au début, c’est un réflexe naturel», fait remarquer Ravussin. «Et puis tout s’enchaîne, les bateaux se construisent, les gens voient qu’ils sont bien, une conviction naît. Mais il faut reconnaître que même si on a réussi à occuper une case libre, et même si une certaine réputation a été très vite acquise, il y a plusieurs gros budgets bloqués ailleurs. Et que les temps sont difficiles.»

Le MOD70 n’est pourtant une concurrence pour personne. Son agenda apparaît unique dans l’univers de la voile. Et il adhère aux exigences de son temps. «C’est un trimaran élégant, rapide. On entre dans une dimension de multicoques océaniques, avec son adrénaline. La Coupe de l’America elle-même passe en multicoques.» Preuve de leur attractivité, née d’une meilleure télégénie, d’un pouvoir de séduction gonflé par leurs mouvements impressionnants. «C’est le bon projet, au bon moment avec, en plus, une envie de limiter les coûts tandis que le monde est en pleine crise.»

Stève Ravussin embrasse ici un double rôle; celui de participant, bien sûr, mais aussi celui de directeur technique de la série. Or, la situation économique globale plombe dans une certaine mesure la recherche de soutiens. C’est donc à lui de sacrifier de son temps afin d’y remédier. Récemment encore, Veolia a jeté l’éponge; un bateau à reprendre. Les grosses entreprises souffrent; il faut composer avec cette inconstance dans le sponsoring.

Un avantage du MOD70, justement, c’est sa charge financière. Légère. «Le projet est très cadré financièrement», rappelle Ravussin. «On peut offrir beaucoup d’image pour peu d’argent. La vente des bateaux s’est un peu ralentie, mais avec sept concrétisations en une année, on a quand même réalisé quelque chose de fort. Ce sont des voiliers qui vont durer dix ans, qui sont tous identiques. On n’est pas dans l’optique d’une recherche démente en termes technologiques. On réutilise les mêmes matériaux, les mêmes outillages. Le prix était une des trois composantes de base.» Fiabilité, prix, performance.

Les promesses de performance, justement, sont bâties sur le principe de bateaux à armes égales. «La Krys Ocean Race mettra déjà aux prises cinq voiliers, cinq belles équipes», annonce Stève Ravussin. «Evidemment, l’objectif sera la gagne. Chez nous (Race For Water), il y a un bon mélange entre les jeunes talents qui en veulent, et les vieux briscards. On entretient de vraies ambitions malgré le fait qu’on s’entraîne beaucoup moins que les autres. On en est conscients, on a un peu moins d’expérience dans certaines conditions, mais il faut savoir offrir des chances aux gens. Si ça ne va pas, alors on changera.» Le navigateur vaudois espérait profiter du convoyage pour accumuler encore un peu de savoir.

Son projet, toutefois, foule d’autres jardins plus précieux que la voile et sa compétition pure. Ainsi, par exemple, un partenariat a-t-il été mis sur pied avec deux laboratoires de l’EPFL, et avec l’association Oceaneye, dans le but notamment d’étudier les pollutions plastiques des océans. Une autre collaboration est aussi en cours avec l’Unesco, heureuse de pouvoir toucher un public non gouvernemental de manière originale.

L’information est parvenue du voilier Race For Water, le 20 juin. A une latitude de 39° 46’ 59’’ N, et une longitude 28° 46’ 8’’ O, Stève Ravussin a déployé manuellement une balise depuis le pont du bateau. «Soleil, mer calme, 7 nœuds de vent», indique son rapport. De telles balises permettent notamment de mesurer la température de l’eau, sa salinité. Elles peuvent aussi donner des indications précieuses sur les courants marins, en fonction de leurs mouvements.

«La variable la plus importante demeure la température de l’eau car vous savez que c’est elle qui détermine le climat mondial», ­indique Mitrasen Bhikajee, secrétaire exécutif adjoint de la Commission océanographique intergouvernementale de l’Unesco. «L’eau n’a pas besoin de bouillir pour s’évaporer. Or sa température varie; un demi-degré de différence peut suffire, et conduire à un dérèglement climatique. Voilà pourquoi de telles balises nous aident énormément dans nos études.» L’Unesco se réjouit d’être associé au projet au fil de toutes les épreuves.

La sensibilisation est un pilier central du championnat des MOD70. Stève Ravussin y tient. «Comme nous passons dans des zones moins fréquentées par les courses commerciales, nous pouvons apporter notre concours, dit-il. Jeune, ce sont des choses qu’on ne voit pas forcément, auxquelles on ne fait pas très attention. Mais pour tout vous dire, l’un de mes oncles vit en Ardèche, sans eau ni électricité. Il vit avec de l’énergie éolienne et un puits. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Autrefois, tout était jeté à l’eau. Aujourd’hui, il y a toujours trop de plastique qui finit chaque année dans les océans. Allez n’importe où, sur n’importe quelle plage, même dans les endroits les plus paradisiaques, et soulevez les algues. Vous allez y trouver du plastique. Les voyages ont aiguisé mon attention vis-à-vis de cette problématique.» Et aujourd’hui, Stève Ravussin a décidé qu’il était de son devoir de faire transiter l’urgent message. A travers une compétition révolutionnaire, celle des MOD70. Naissance prévue demain, au pied de la statue de la Liberté.

«Aujourd’hui, il y a toujours trop de plastique qui finit chaque année dans les océans»