Grande gueule, gros dur. Et une petite lézarde sous la cuirasse: Silvio Caldelari vit mal la souffrance de ses proches. La sienne lui est plus supportable. Rien de grave, dit-il: deux alertes cardiaques dues à des crises d'angoisse. «Je travaille dans des délais très courts. Parfois, il manque un peu temps…»

Gros travailleur, petit roi. Patron de bars à Sierre, manager général au Lausanne Hockey Club, Silvio Caldelari s'invente des journées éternelles et loge à l'hôtel. «J'ai toujours foncé dans une activité quand j'avais mal quelque part; après un décès ou un échec sentimental.» La mort foudroyante de son meilleur pote. Le suicide d'une amie d'enfance, violée à l'âge de 8 ans. «Elle en a vécu huit autres avec ce souvenir, mais pas davantage. La rage que j'avais en moi, je l'ai dépensée dans le travail. C'est une bonne thérapie: au bout d'un moment, la douleur finit par passer. J'ai tout de même développé une forme de violence. Je suis un peu déchiré…»

Grand cœur, petite frappe. Adolescent, Silvio Caldelari est de toutes les bagarres, toujours à prêter main forte – sa droite jouit d'une certaine réputation – à un copain rudoyé, toujours sur ses ergots de cador increvable, dans les bals de campagne et les patinoires; toujours soucieux de sa famille. «Si sa grand-mère tombe malade, il courra à son chevet toutes affaires cessantes», témoigne un proche. De sa contenance de loubard de bonne compagnie émane une virilité que le quadra cultive soigneusement, à l'aide de blousons noirs et de boucles d'oreilles. «J'étais le président d'un club de motard, des vrais pirates de la route. Nous avons tissé des amitiés solides, discrètes et utiles.» Stoïque: «Je ne recherche pas les conflits, mais je n'en ai pas peur. En dix ans, cinq bagarres ont éclaté dans mon bar. Je n'ai jamais eu besoin de la police.»

Grands rêves et petits détours d'un agitateur impénitent… A 16 ans, Silvio Caldelari projette de devenir pompier, «mais cette profession n'existait pas à Sierre». Il entre à l'Ecole de commerce «parce c'était le seul établissement mixte de la région». «Durant mes études, j'étais un cancre sympathique, doublé d'un Robin des Bois.» Il obtient un brevet fédéral en assurance sociale et s'essaie à la sédentarité dans les bureaux de l'administration valaisanne. Lassé, il ouvre un bar dans une zone industrielle, puis rachète un restaurant du creuset sierrois, haut lieu de la fondue, qu'il convertit à la cuisine mexicaine. Grandes lubies, grande opiniâtreté… Au HC Sierre, Silvio Caldelari est, à ses premiers émois de sportifs, un supporter forcené. «J'étais un «ultra», je le revendique. J'ai créé les chœurs du virage est où personne n'osait s'aventurer sans chanter. Les bagarres avec le kop adverse étaient monnaie courante. Je suivais l'équipe dans ses moindres déplacements et, comme je n'avais pas un sou, je me cachais dans les toilettes du train pour échapper aux contrôleurs.»

Il devient garde matériel, chef de presse, adjoint au marketing et, sur sa lancée, président. «Le HC Sierre était au bord du dépôt de bilan. Après avoir teint mes cheveux en rouge et jaune, harangué la foule, organisé les déplacements (ndlr: et aussi soulevé son kilt sur le toit de la cabine réservée aux arbitres, non sans dévoiler quelques portions intimes de son anatomie), il était inconcevable que je laisse le club partir en faillite.»

Tous ses assauts de sollicitude avaient, jusque-là, échoué sur une solide condescendance. Caldelari face aux idées reçues. Amuseur public le week-end, à renfort de chansons paillardes. Pamphlétaire dégénéré la semaine, à longueur de lettres militantes dont il assaillait le journal local. «Ce n'est qu'un petit vendeur de bière», l'avait récusé le président Justin Salamin. «De tels propos sont injurieux. J'ai vendu 30 000 litres!»

Lorsque Silvio Caldelari reprend les destinées improbables du HC Sierre, la ville éclate de rire. «95% des gens pensaient: «Avec Salamin, le club est mort. Avec le clown, il va se retourner dans sa tombe.» Deux ans plus tard, Sierre règle les dernières factures courantes et frappe aux portes de la Ligue nationale A. «Ce n'est pas une revanche sur ceux qui m'ont pris pour un guignol. Ce serait plutôt une revanche sur la vie.»

Le Lausanne Hockey Club l'engage. En quatre mois, Silvio Caldelari dénonce les intérêts commerciaux qui coagulent au conseil d'administration, convainc des notables de s'emparer du pouvoir, retire les produits dérivés du marché en réponse aux marges perçues par la société Infotrak, rompt le contrat avec ladite société, vire les entraîneurs et recrute une star planétaire. «Si j'en fais trop? Peut-être. Mais ce n'est pas pour ma gloriole personnelle.»

Ni un petit rigolo, ni un grand manager. Juste un autodidacte débrouillard qui ne recule devant aucun handicap de taille. «LHC continuera d'exister après moi. Je veux simplement le servir au mieux de ses intérêts. Quand j'aurai consolidé les structures, je m'accorderai le droit, pendant les matches, de redevenir un ultra…»