C’est une autre façon de réussir un tir groupé: 37e à Oberstdorf le 30 décembre, 43e à Garmisch le 1er janvier, 46e à Innsbruck le 4 janvier. Glissant lentement vers le fond, Simon Ammann a réussi à faire encore pire, le 5 janvier à Bischofshofen: 55e (sur 62) et surtout éliminé dès les qualifications. La Tournée des Quatre Tremplins, sa dix-neuvième, s’est achevée sans lui vendredi. Il n’a pas marqué le moindre point, dans la logique d’une saison où il n’a encore jamais fait mieux qu’une modeste 21e place, à Klingenthal, au début du mois de décembre.

Quadruple champion olympique (sur petit et grand tremplins en 2002 et 2010), Simon Ammann traverse sa période la plus noire depuis les années 2003-2005. L’âge? A 35 ans, le Saint-Gallois n’est certes plus un perdreau de l’année mais il n’est pas non plus un anachronisme sur skis. D’autres sont plus vieux et toujours performants, comme Norioki Kasai, vainqueur (ex aequo avec Simon Ammann) en 2014 à 42 ans. Comme souvent en saut, le problème est dans la tête.

Question de timing, de grâce

Il l’est naturellement pour tous les sauteurs en toutes circonstances. Peu de sports se jouent à ce point sur un détail, une fraction de seconde, que le saut à ski. Le matériel est très réglementé, le poids des sauteurs sévèrement encadré, les possibilités d’influer sur l’élan assez limitées, la position en vol très travaillée. Reste l’impulsion. Dans ce sport de sensations fortes, tout est affaire de sensations douces. Il ne faut pas s’arracher du tremplin, mais s’y envoler. Instant fragile, perfection volatile. C’est une question de timing, de fluidité, de grâce, qui se passe dans la tête autant que sous les skis. Se détendre un peu trop tôt et la poussée écrase l’envol au lieu de l’accompagner, un peu trop tard et la puissance se perd dans le vide.

La recherche de cet instant T est l’équivalent de la fameuse «zone» dont parlent les joueurs de tennis. L’équilibre parfait, la plénitude, le relâchement. Mais sur un seul geste, une fraction de seconde, contrairement au tennis. Alors l’état de grâce ne dure jamais très longtemps et sa quête peut devenir infinie.

Les débuts d’un traumatisme

Au début de la saison 2014-2015, celui que la presse américaine surnomma «Harry Potter» lors de son double triomphe de Salt Lake City, semblait avoir retrouvé le fluide. Il remporte les deux concours de Ruka fin novembre en Finlande et prend une belle deuxième place à Engelberg juste avant Noël. Sur la Tournée, il chute à Oberstdorf, se classe deuxième à Garmisch et troisième à Innsbruck. Arrive Bischofshofen, le 6 janvier 2015. Cruelle épiphanie. A la réception, sa jambe gauche se dérobe, la droite essaye de compenser et il part en grand écart avant, la tête dans la neige. Lorsqu’il reverra les images de sa chute, dont il n’a pas souvenir, il dira: «Mais ça n’a pas l’air si grave! C’est pour ça que je me retrouve à l’hôpital?» Avec une commotion cérébrale tout de même et un traumatisme qui commence à le grignoter de l’intérieur.

Changer de jambe de réception

Très vite, il décide de changer de jambe d’appui et d’atterrir désormais pied droit en avant. Un détail pour un téléspectateur, une révolution pour un sportif de haut niveau. Il se justifie par l’humour («Pendant 17 ans, j’ai atterri sur la mauvaise jambe.»), argumente («Jusqu’en 1998, j’ai toujours atterri sur la jambe droite. Après une chute en patins à roulettes et une rupture des ligaments croisés intérieurs, j’ai dû passer sur l’autre jambe et je n’ai plus jamais changé.») mais reconnaît aujourd’hui l’ampleur de la tâche: «J’avoue que c’est plus difficile que je ne le pensais il y a deux ans quand j’ai décidé de changer de pied de réception.»

Simon Ammann était déjà tombé. Y compris juste avant les JO de Salt Lake City. Il a rechuté depuis en mars 2016 à Planica. Cela fait partie du métier et les aires de réception sont ainsi faites que les accidents graves demeurent rares. Mais un jour, il y a l’accident qui vous marque et dont les blessures sont d’autant plus profondes et longues à cicatriser qu’elles sont intérieures. Ce fut le cas à Bischofshofen, le 6 janvier 2015. «Il n’est pas simple d’acquérir la confiance, si indispensable pour réussir le geste juste», constate le Saint-Gallois.

Certains ne s’en remettent pas

D’autres avant lui ne s’en sont jamais remis. Comme Thomas Morgenstern, victime d’une lourde chute lors d’un entraînement à Kulm le 10 janvier 2014. Un mois plus tard, il est médaillé d’argent par équipe aux JO de Sotchi mais le compte à rebours est enclenché et la bombe à retardement éclate le 26 septembre 2014. Fin de carrière. Motif avoué: la peur.

Thomas Diethart, lui, continue de sauter. Mais le vainqueur de la Tournée des Quatre Tremplins 2014-2015 bataille aujourd’hui en Coupe d’Europe, confiance envolée, après une terrible chute en janvier 2016 à Brotterode. En ski alpin, il y a aussi l’exemple du descendeur français Antoine Denériaz, pétrifié par une chute un mois après son titre olympique à Turin en 2006. Les marins connaissent également ce phénomène.

Avec l’expérience et la maturité, Simon Ammann tente de faire la part des choses, entre son envie de retrouver la sensation unique du vol parfait, cette «petite seconde d’éternité» (Prévert), et sa volonté de ne plus tout sacrifier à cette quête. «Je ferai le point après les championnats du monde de Lahti (du 21 février au 5 mars)», promettait-il y a quelques semaines. D’ici là, il sera devenu père pour la seconde fois. En Formule 1, il paraît qu’un enfant «coûte» une seconde au tour. Et au saut à ski, combien de mètres?