En contemplant la montagne, certains portent attention à sa silhouette. D’autres remarquent ses parois rocheuses et décèlent la glace et la neige qui s’y dissimulent. Simon Chatelan, lui, voit des lignes. Plus que des traits tirés au gré du relief, ce sont pour lui des invitations à l’aventure. Leur raideur le séduira, leur difficulté aussi, mais c’est surtout les sensations qu’elles lui procureront qui feront d’elles ce qu’il appelle simplement «une belle ligne».

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Ce Gruyérien de 33 ans mène une vie de mécanicien et de père de famille tout en assouvissant son ardente passion pour les ascensions alpines. Muni de crampons et de piolets, il parcourt inlassablement les voies qui l’ont séduit. Bien sûr les découvertes d’autres grimpeurs le font vibrer, mais ce qui emporte son âme dans des sphères stratosphériques, c’est d’escalader les lignes qu’il a lui-même devinées. «J’aime aller là où mon regard s’est posé», précise-t-il en paraphrasant le célèbre alpiniste français Gaston Rébuffat.

Un château pour première

Ouvrir des voies consiste à d’abord les identifier, puis à les parcourir pour la première fois. A l’entendre, cette quête de nouveauté a toujours accompagné son envie de grimper. Sa première ascension remonte à ses 15 ans, lorsqu’il gravit avec son frère les vieilles pierres du château de Vaulruz, le village qui l’a vu grandir. «Nous avions planté des ancrages pour nous assurer et avions ainsi pu escalader ce mur que nous voyions depuis que nous étions tout petits», se souvient-il. Bien sûr, il est puni. Et évidemment, il ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, c’est avec ce même regard d’enfant qu’il aborde les montagnes.

Son but? La découverte, le dépassement de soi, mais surtout se sentir libre de faire ce qu’il veut où il veut. «Si la ligne a déjà été parcourue, elle a moins d’intérêt pour moi», avance-t-il. Par conséquent, sans cesse, il cherche. Bien que son activité, de par le matériel qu’il utilise, s’inscrive dans une pratique moderne de l’alpinisme, c’est dans les vieux guides du Club alpin suisse qu’il trouve son inspiration. «De nombreuses voies ont été oubliées au profit de celles qui sont plus à la mode aujourd’hui. Mais le plus souvent, je trouve des nouvelles lignes en regardant l’arrière-plan des images publiées par des randonneurs sur internet.»

Au-delà des apparences

Certains pensent que tout a été fait en montagne. Ce n’est pas son cas. Comme si des voies attendaient d’être effleurées par son regard pour être révélées, il décèle du potentiel dans des terrains que d’autres estiment condamnés. L’une de ces dernières ouvertures s’incarne par un trait dessiné sur une photo de la face nord du Mont-Collon, au-dessus d’Arolla. «Tout le monde considère cette face comme dangereuse à cause du glacier qui la domine, mais ma voie suit une arête qu’on ne distingue pas bien. Elle est donc à l’abri des chutes de séracs», assure-t-il.

Grimpeur respectable en escalade sportive, c’est surtout affublé de ses crampons et piolets qu’il éblouit ses pairs. Sa discipline, le dry-tooling, initialement considérée comme un entraînement pour la montagne et les cascades, est devenue une activité à part entière. Elle cumule des techniques issues de l’escalade de cascades de glace et d’autres de la grimpe traditionnelle sur rocher, et n’est pas qu’une affaire de force physique. «Le dry est une discipline très mentale, admet-il. Il faut se persuader que le piolet tient sur le rocher. Le moindre doute est synonyme de chute.» Est-ce son passé de militaire qui lui a forgé cette confiance? «C’est inné chez moi, je crois que je suis né pour ça.»

Le choc du début

Il n’en a pourtant pas toujours eu conscience. Instruit sur le tard à l’usage de crampons et de piolets, il se souvient de sa première expérience en dry comme d’une remise à l’ordre. «La voie qu’on avait choisie requérait un engagement total. Aucun équipement n’était en place, il fallait grimper en posant soi-même les points d’ancrage. Et la seule issue était par le haut de la voie. Je n’avais pas le niveau.» Il décide de s’entraîner. Dur.

C’était en 2014. Pour progresser, il passe ses soirées sur une falaise de roches cassantes qu’il est le seul à fréquenter. A la lueur de sa lampe frontale, il s’affaire à coincer les lames de ses piolets et à griffer la rocaille de la pointe de ses crampons. Il monte, descend, souffle, prends du muscle, de l’aisance et de l’endurance.

Seulement six ans lui ont donc été nécessaires pour s’élever au rang des meilleurs de sa discipline. «J’ai toujours sauté les étapes», commente-t-il. Il est surtout dur au mal et considère la souffrance comme une partie de la jouissance. En 2016, il s’inscrit en Coupe du monde de cascade de glace. Son classement dans les trente premiers lui vaut d’être engagé dans l’équipe de Suisse. Mais la compétition l’ennuie. La naissance de sa fille, deux ans plus tard, l’invite à faire des choix. Il s’affranchit de la course aux podiums et décide de grimper juste pour lui, loin des foules, loin des terrains balisés. Chamonix, ses montagnes, son succès, ses files d’attente, il en a assez, et il voit dans sa région un potentiel insoupçonné.

Pour les autres

Désormais, c’est là qu’il trace ses voies en roches, en glace ou en mottes. On les reconnaît par des points d’assurage rares. Les paroles de Michel Piola, un guide et ouvreur suisse, l’incitent cependant à repenser ses créations: «Si tu ouvres une voie, tu devrais pouvoir y envoyer ta fille sans avoir peur qu’elle s’y tue.» Elles résonnent encore dans sa tête. «Depuis, j’ouvre pour les autres, et je sécurise plus», admet-il.

A force d’écumer les montagnes, Simon Chatelan a accumulé suffisamment de matière pour écrire un guide destiné aux adeptes d’escalade en terrain mixte – alliant glace et roche – en Suisse occidentale. Le recueil devrait paraître cet automne. Pour cet alpiniste, le partage est devenu une règle aussi importante que l’éthique avec laquelle il s’acharne à escalader ses voies. Idéalement, aucune trace de son passage n’est laissée, si ce n’est sur une photo dans un cahier.