Breel Embolo

Simplement le meilleur

A 19 ans seulement, l’attaquant du FC Bâle a été désigné «meilleur joueur de Super League» lundi lors de la Nuit du football suisse à Lucerne

Il est 21h30 au KKL de Lucerne. Les buffets sont encore bien garnis, la musique invite à la danse mais la Nuit du football suisse vit ses derniers instants. C’est déjà l’heure du couvre-feu pour les équipes professionnelles de Super League et de Challenge League qui, pour beaucoup, doivent jouer le lendemain un dernier match amical avant la reprise des compétitions ce week-end. Près de la sortie, un œil sur sa montre, l’autre sur son smartphone, le président du FC Bâle Bernhard Heusler attend Breel Embolo pour monter dans le bus du retour.

Le retardataire est d’ordinaire un phénomène de précocité. Premier match pour Bâle à 17 ans. Premier but pour Bâle quatre minutes plus tard. Première sélection en équipe de Suisse à 18 ans. Et, depuis ce lundi 1er février, le statut de «meilleur joueur de l’année» décerné par les capitaines et entraîneurs de Super League. Deux semaines avant ses 19 ans. Nouvelle star du foot suisse, Breel Embolo décroche trois récompenses: meilleur joueur, meilleur attaquant et joueur préféré du public (près de 50 000 votants sur le site blick.ch). «Il est clairement au-dessus du lot, juge Didier Tholot, l’entraîneur du FC Sion. C’est un joueur hors norme, avec des qualités de vitesse et de puissance exceptionnelles mais qui sait aussi jouer pour les autres. Il a cette capacité à faire basculer un match propre aux grands joueurs.»

Le héros de la soirée a donc quelques bonnes raisons de faire attendre son président. A l’étage, il répond longuement aux médias. Malgré les sollicitations pressantes, il prend le temps pour chacun, les mains dans le dos comme un bon élève mais avec le sourire et la spontanéité du cancre. En allemand puis en français, il raconte sa réussite humblement. «Franchement, je ne m’attendais pas à une soirée pareille. Meilleur joueur de l’année: quel honneur! Quand je vois tous les joueurs qui évoluent en Super League, c’est magnifique. Ces distinctions montrent que j’ai passé une bonne année, mais je ne perds pas de vue que ce n’est que le début d’un long chemin.»

Malgré sa timidité, son charisme est évident. Il n’en a pas conscience et ne s’est pas trouvé très à l’aise sur scène, où il a plusieurs fois fait rire l’assistance. C’est cette fraîcheur, ce naturel, qui plaît. De ce rapport différent avec le public, ça oui, il en est conscient. «Depuis que je joue, je suis resté le même, authentique, et j’essaie toujours de faire de mon mieux sur le terrain. Je pense que les gens ont ressenti ça. Pour cela, le prix du public me touche particulièrement.» Yvon Mvogo, son pote lorsqu’il ne garde pas les buts de Young Boys, le connaît depuis les équipes de jeunes. «Il n’a pas changé. Un joueur comme lui pourrait choper la grosse tête, se prendre pour un autre. Il est resté le même. Les gens sentent sa sincérité.»

Ce naturel surprend également Pierluigi Tami, l’entraîneur de Grasshopper, désigné meilleur coach de l’année: «C’est très impressionnant de voir à quel point il a évolué sportivement en dix-huit mois sans changer humainement. C’est très rare.» Une scène témoigne de cet incroyable naturel. Quittant la zone mixte pour rejoindre le hall du KKL où l’attend Bernhard Heusler, Breel Embolo est plusieurs fois arrêté pour des félicitations ou des dédicaces. Un jeune garçon l’interpelle. Il accompagne un homme-tronc, qui dirige son fauteuil électrique avec les orteils de son pied droit dénudé. Tout sourire, nullement gêné, Embolo échange quelques mots, s’accroupit pour être à la hauteur de son fan sur la photo, et prend congé en lui serrant… le pied.

Il y a dans cette anecdote autre chose que la satisfaction bien suisse de rencontrer enfin un footballeur bien éduqué. Il faut y voir la marque des plus grands, une forme d’assurance pour la suite de sa carrière. Arsène Wenger le soulignait récemment dans une interview au Temps: «Le sport de haut niveau possède cette difficulté exceptionnelle qu’il requiert d’être à la fois concentré et relâché.» Etre naturel, authentique, c’est être capable de donner le meilleur de soi-même. Bernhard Heusler attend donc Embolo sans agacement. «Les gens pensent qu’une équipe est l’addition des onze meilleurs joueurs mais il faut une alchimie entre eux. Les joueurs qui ont du caractère mais aussi du plaisir à venir chaque matin s’entraîner sont très importants. Breel est comme ça. A Bâle, il porte les cônes et nettoie les ballons après les entraînements comme doivent le faire les jeunes joueurs mais il a déjà beaucoup d’influence dans le vestiaire.»

Ces louanges et ce soulagement quasi unanimes dessinent en creux le portrait d’un autre enfant prodige du FCB et du foot suisse, qui a perdu son sourire et un peu de son talent à cause d’un entourage trop vénal et de quelques mauvais choix. Xherdan Shaqiri a été un modèle pour Breel Embolo lorsqu’il était jeune ramasseur de balle au Parc Saint-Jacques; il est aujourd’hui l’exemple à ne pas suivre. «Pour Breel, une étape importante va être le choix de son prochain club, prévient Stéphane Chapuisat. Il faudra faire le bon choix, partir au bon moment et dans le bon club. Pour le moment, je pense qu’il peut encore progresser à Bâle.»

La Nuit du football suisse et Bernhard Heusler ont failli l’attendre en vain. A quelques heures de la fermeture du marché des transferts, le risque était réel qu’il se trouve lundi soir à Londres ou Dortmund pour signer un contrat. «Pour nous, cela aurait été le scénario catastrophe», reconnaît, soulagé, un dirigeant de la Swiss Football League. Comme à chaque mercato, son nom a circulé dans toute l’Europe. Manchester, Arsenal ou tout dernièrement Wolfsburg ont manifesté leur intérêt pour la pépite du FC Bâle, dont la valeur marchande est estimée à 20 millions d’euros, selon l’Observatoire du football.

Il a finalement décidé de rester à Bâle. «La relation de confiance tissée ces dernières années nous a permis de le convaincre que nous ne nous soucions pas seulement de l’intérêt du club mais aussi du sien», explique Bernhard Heusler. «Je ne peux pas dire que rester était clair dès le départ. En football, tout va très vite. Mais Bâle, c’est ma ville. Jouer avec cette équipe, c’est un rêve que je vis au quotidien», affirme Breel Embolo en rejoignant son président. Le car du FC Bâle peut démarrer, et la saison aussi. Dimanche, c’est Lucerne qui viendra au Parc Saint-Jacques, sur les terres d’adoption de la nouvelle merveille du football suisse.

Repères

1997: Naissance le 14 février à Yaoundé. A 6 ans, il quitte le Cameroun et son père pour venir vivre en Suisse avec sa mère et son frère

2010: Entre au centre de formation du FC Bâle après avoir joué dans différents clubs de la région bâloise

2014: Premier match en professionnel, premier but en Super League puis en Ligue des Champions. Obtient la naturalisation suisse le 12 décembre

2015: Choisit de jouer pour l’équipe de Suisse

2016: Elu meilleur joueur de l’année, meilleur jeune, joueur préféré du public lors de la Nuit du football suisse à Lucerne

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