Pour une équipe suisse, recevoir Liverpool à domicile c’est un peu comme ramener Miss Monde à la maison. Le club des bords de la Mersey est un mythe du football. L’un de ses trois ou quatre plus grands noms, n’en déplaise aux nouveaux riches de Londres ou Paris. L’âge d’or du club dix-huit fois champion d’Angleterre (les années 70) coïncide avec le début de la retransmission des matches à la télévision. C’est le moment où le foot devient une culture pop et non plus seulement ouvrière, sur fond de musique des Beatles. Puis sont venus les drames du Heysel et de Hillsborough, le bannissement des compétitions européennes, la suppression des places debout, la gentrification de la Premier League. Le football a fait sa révolution, les bourgeois ont remplacé l’aristocratie mais Liverpool est resté Liverpool.

Lorsque Stéphane Henchoz y joue au début des années 2000, Jean-Jacques Tillmann avouera n’avoir jamais imaginé qu’un jour un Suisse puisse être titulaire chez les Reds. Beaucoup de nos compatriotes se contentent d’aller de temps en temps à Anfield Road, comme le croyant va à La Mecque.

Bière plutôt que fendant

A Sion comme ailleurs, les supporters réservent une place à part dans leur cœur pour ce club pas comme les autres. Pour sa venue, ils se sont préparés avec une fausse indifférence cachant mal une hâte fébrile. Les billets furent vendus très rapidement, bien avant de savoir que ce match serait décisif pour la qualification en seizièmes de finale de l’Europa League. Xavier en a acheté deux à 150 francs pour offrir un beau cadeau à son père. «L’engouement est comparable à celui d’une finale de Coupe de Suisse», estime-t-il. Bien décidé à le gagner, Christian Constantin a d’ailleurs recyclé les jours précédant le match le champ lexical utilisé en juin dernier pour motiver ses joueurs avant la finale gagnée contre Bâle.

Les supporters sédunois, eux, font comme d’habitude. Deux heures avant le coup d’envoi, ils se retrouvent en bas de la place du Midi au pub le Dugout. Prière de prononcer à l’anglaise et de préférer la bière au fendant les soirs de match. Les fans du FC Sion partagent les lieux avec ceux de Liverpool. Comme tout le monde porte maillot, écharpe ou bonnet rouge et blanc, c’est à la couleur de la bière que l’on distingue les deux camps: blonde pour les Sédunois, noir Guinness pour les Anglais.

Les Valaisans boivent surtout du petit-lait. Les gars de Liverpool, chez eux, c’est le meilleur dont ils pouvaient rêver. Dans le bar, l’ambiance vous transporte outre-Manche. Un drapeau rouge orné du Liver Bird, symbole de la ville, triomphe au mur. Les Scousers entonnent un chant à la gloire de l’ancien capitaine Steven Gerrard, puis un autre qui dit: «We won it five time», en référence à leurs cinq victoires en Ligue des champions. De l’autre côté de la rue, un unique policier observe la situation sans inquiétude particulière.

Les consignes au matin du match étaient de «faire honneur à la réputation d’hospitalité du Valais», pas de se barricader dans la crainte d’un quelconque hooligan. «On se mélange sans problème, confirme David, un habitué. Avec Liverpool, il y a un bon feeling. Ce sont des dockers et nous des paysans.» Avec son pote Jo, David a assisté au mythique Liverpool-Sion de 1996. «On avait 16 ans. On avait dû tanner nos parents pour avoir l’autorisation de se faire 20 heures de car. On venait de créer un groupe de supporters qu’on avait appelé «Red Side». Déployer notre banderole pour la première fois à Anfield, je n’oublierai jamais ce moment.»

Jeudi, les visiteurs étaient anglais. Sous la façade éclairée du château de Sion, quatre produits typiques de la «working class» anglaise ont établi un autre camp de base sur la route du stade. Pas le genre qu’on croise à Verbier ou Montana… Deux pinces à linge tiennent suspendus au store un drapeau avec les portraits de quatre entraîneurs mythiques. On se lance: «Dalglish, Paisley, Shankly and Fagan?» «Hey, are you a Liverpool fan?» Juste un fan de foot. Mais ça revient au même…

Passer à l’action

Les lumières du stade rappellent une évidence oubliée jusqu’ici: ramener Miss Monde à la maison c’est bien beau, mais il faut encore passer à l’action.

Les Reds sont en noir lorsque les deux équipes pénètrent sur un terrain qui ressemble plus à du permafrost qu’à une pelouse. Sion met les gaz d’entrée. Sur le premier ballon, Assifuah a la possibilité de lober le gardien anglais du pied gauche mais il tente le dribble du pied droit. Liverpool réplique assez vite: Firmino décale Emre Can qui centre au second poteau où Origi, en bonne position, rate sa reprise (5e). Le public ne sait pas encore que ce seront les deux meilleures actions du match. Sion tient le choc mais pour jouer pleinement sa chance, il faudrait que les extérieurs fassent des appels lorsque Carlitos ou Edimilson Fernandes tiennent le ballon dans l’axe. Pas facile quand un match nul suffit et que l’on joue avec un œil sur l’autre match.

Tourbillon s’enflamme

Quand Kazan ouvre le score à Bordeaux, Tourbillon s’enflamme un peu. La tension monte, les coups sont plus marqués et l’adversaire, tout Liverpool qu’il est, se fait siffler par l’arbitre et huer par le public. Assifuah est trop court sur un centre (64e) et donc les Reds, qui se contentent de réagir, lancent Origi mais le gardien Vanins sort vite et bien (70e). Et puis Bordeaux marque deux fois et tout le monde se détend. Il était inutile de se quitter fâchés.