Le rugby peine à produire des stars. Parce que le jeu est le plus peuplé des sports collectifs (quinze joueurs), que les essais y sont nombreux et rarement le fruit d’un exploit individuel. Pour émerger, quitter la sphère des passionnés du ballon ovale, il faut du talent bien sûr mais aussi une histoire, un charisme, une personnalité. Etre capitaine peut aider, parce que dans ce sport la fonction est prestigieuse. Le capitanat distingue, autant qu’il oblige.

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En novembre dernier, c’est-à-dire il y a une éternité, la Coupe du monde de rugby a sacré pour la troisième fois l’équipe d’Afrique du Sud avec pour la première fois un capitaine noir: Siya Kolisi. Ses premiers mots furent pour son pays divisé, à qui les Springboks apportaient un message d’unité et de solidarité. Au moment de la remise du trophée William Webb Ellis, sa nature partageuse rechigna à se mettre en avant mais ses coéquipiers, conscients de son importance, insistèrent pour être, comme dans la chanson, tous derrière et lui devant.

Embrasser son destin

Depuis ce jour, c’est comme si Siya Kolisi avait embrassé son destin comme il avait brandi la coupe: à pleines mains. A son retour au pays, il découvrit qu’il était désormais un symbole de la nation arc-en-ciel. En décembre, le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, observait déjà: «Il est heureux que nous n’ayons pas d’élection à venir. J’aurais dû affronter Siya Kolisi et, face à lui, je n’aurais eu aucune chance.» Mais son aura remonte largement la pointe sud du continent et contribue à faire connaître le rugby dans l’Afrique francophone, terre de football essentiellement.

Début février, le capitaine des Stormers, la franchise de la Western Province, a accueilli au Cap Roger Federer et Rafael Nadal. Lorsque les deux stars du tennis le firent venir sur le court, en marge de leur match-exhibition disputé devant 50 000 spectateurs et diffusé en mondiovision, c’est comme si elles adoubaient en direct une nouvelle icône du sport.

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Siya Kolisi a très vite mis à profit cette nouvelle notoriété. Lui qui a connu la faim durant sa jeunesse, passée dans le township de Zwide, en banlieue de Port Elizabeth, s’était promis de venir en aide aux enfants de son pays. La pandémie de coronavirus qui frappe également l’Afrique de Sud l’a convaincu de hâter la création de sa fondation, lancée en avril avec son épouse Rachel. Sa première action fut de fournir 500 repas à des familles parmi les plus défavorisées de Zwide. Portant gants et masque, il participa lui-même à la distribution. Quelques semaines plus tard, sa fondation a fait don à plusieurs hôpitaux, dont l’hôpital Livingstone à Port Elizabeth et l’hôpital Khayelitsha au Cap, de plus de 3000 masques réutilisables, 5000 litres de solution désinfectante et 500 visières protectrices.

Sur tous les fronts

Le capitaine des Boks prend son rôle à cœur et s’investit avec grand sérieux. Sa fondation a rejoint la Pandemic Action Network et cherche à étendre son action dans toute l’Afrique du Sud. «Mon idée était de lutter contre la faim mais avec cette crise, les gens perdent leur travail et le peu qu’ils avaient auparavant, constate-t-il. Donc nous essayons d’aider ces personnes, en particulier dans les townships.»

Autorisé par ses fonctions humanitaires à se déplacer dans le pays, il a été marqué par certaines scènes dont il a été témoin. «Je pensais savoir ce que se battre veut dire, jusqu’à ce que je me rende au Limpopo [au nord-est du pays], où j’ai vu des gens utiliser l’eau du bord de la route ou celle que les animaux boivent. J’ai vu un petit enfant se baigner dans cette eau. C’était vraiment difficile à regarder. Mais cela me donne plus de force pour continuer mon action.» Sur tous les terrains, Siya Kolisi le troisième ligne aile se retrouve donc en première ligne.