Enfant, Siya Kolisi sniffait de l’essence pour oublier la faim, a vu un homme se faire lapider dans la rue, ramassait les dents de sa mère, qui se faisait battre par ses conjoints successifs. Adulte, Siya Kolisi est devenu le premier capitaine noir de l’équipe d’Afrique du Sud championne du monde de rugby en 2019. Il a publié une autobiographie poignante, adopté ses demi-frère et sœur, signé un contrat avec Roc Nations, l’agence de marketing sportif montée par Jay-Z.

Cette semaine, Siya Kolisi a dédicacé le slip d’un supporter springbok, s’est fait expulser contre l’Angleterre, a déjeuné avec Roger Federer, a assisté à un gala de charité à Genève au profit de la Kolisi Foundation. Lorsque nous l’avons rencontré lundi soir, en marge de la présentation d’un partenariat entre le Servette Rugby et les Sharks de Durban, le Sud-Africain le plus charismatique depuis Nelson Mandela se promettait encore d’acheter une montre avant de rentrer chez lui.

Le Temps: Roger Federer vous avait invité en février 2020 à son match exhibition contre Nadal au Cap. Vous êtes restés en contact depuis?

Siya Kolisi: Oui, on se parle de temps à autre et, quand il a su que je venais à Genève, il m’a invité pour un lunch à Zurich. Il est très attaché à ses origines sud-africaines.

L’Afrique du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Argentine ont perdu contre des équipes de l’hémisphère Nord le week-end dernier. A deux ans de la Coupe du monde, cela a-t-il une signification?

Non. C’est encore loin, nous avons le temps de progresser. Dans tous les pays, la Coupe du monde est désormais la compétition prioritaire et chacun se prépare du mieux possible. Dans deux ans, tout sera différent. Je n’ai pas regardé en détail ce qu’ont fait les autres, il est évident que, pour nous, perdre en Angleterre n’est pas un bon résultat mais je suis fier de la manière dont l’équipe a joué. Après tout ce que nous avons traversé [dix-huit mois sans match, une très longue tournée, des bulles sanitaires strictes], cela en dit long sur notre force mentale et notre détermination.

En 2019: Une Afrique du Sud black-blanc-bokke

Avez-vous vu la relance de Romain Ntamack contre les All Blacks, l’action dont tout le monde parle?

Oui. Superbe! C’est un très bon joueur qui progresse de match en match. Sa manière de sentir le soutien [de l’arrière Mathieu Jaminet] sans même le voir et de lui donner le ballon dans le bon timing est excellente. Le French Flair, pas vrai… Il joue relâché, en liberté, c’est vraiment beau à voir.

Chaque équipe a son identité. Celle des Springboks est restée un rugby de force et de solidarité alors que la composition de l’équipe a beaucoup évolué ces dernières années.

Oui, je suis entièrement d’accord. Nous sommes une équipe où chacun se donne à 100% pour les autres. Cela fait partie de notre culture. Nous grandissons avec ces valeurs de sacrifice et nous les entretenons parce qu’elles font notre force. Travailler le plus dur possible pour les autres, c’est une manière de tester nos âmes, de mesurer notre esprit de groupe. Dans l’équipe, tout le monde a de la valeur, pas juste ceux que l’on voit à la télévision. Et tous sont de bonnes personnes.

C’était important de montrer aux supporters, historiquement afrikaners, que l’équipe d’Afrique du Sud restait fondamentalement la même en se métissant?

Je ne sais pas… On ne pense pas comme ça. Quand vous êtes appelé chez les Springboks, vous oubliez qui vous êtes et d’où vous venez. Vos coéquipiers deviennent vos frères et votre seule ambition est de tout donner pour bien représenter votre pays.

Notre portrait de la joueuse de rugby élue meilleure de la décennie: Jessy Trémoulière, le rugby bio

Vous avez été très actif dans votre pays, notamment dans les townships, pour aider la population au début de la pandémie de Covid-19. Comment est la situation actuellement?

C’est toujours difficile mais on continue, on ne baisse pas les bras. Comme sportif, comme modèle, c’est ce que vous pouvez faire: travailler et essayer de faire une différence.

Il y a cette scène lorsque vous gagnez la Coupe du monde en 2019: vous voulez brandir le trophée avec tous vos partenaires et eux insistent pour que vous soyez seul en avant. Comme si vous aviez conscience que votre vie allait changer et que vous hésitiez…

A ce moment-là, je ne le savais pas encore.

Mais êtes-vous d’accord que votre vie a changé? Que vous êtes désormais plus qu’un joueur de rugby?

Moi je ne crois pas, mais les gens autour de moi disent que oui. [Passe une accompagnante des Sharks qui opine: «Definitely!»]. Je suis devenu plus connu, des gens veulent absolument me rencontrer, me parler. Cela me donne plus d’opportunités, ce qui implique plus de responsabilités.

Comment avez-vous embrassé ce nouveau destin, qui peut sembler lourd, voire effrayant?

Ça ne m’est pas complètement tombé dessus d’un coup, les choses se sont faites progressivement. Il y a eu enfant cet homme qui m’a donné une bourse d’études pour me sortir du township, ce qui m’a donné envie un jour de moi aussi aider les autres. Il y a aussi eu mon mentor spirituel, qui m’a obligé à me regarder en face [début 2019, Siya Kolisi a reconnu des problèmes d’alcool]. Après la Coupe du monde, ma femme m’a dit: «Tu n’as pas pu aider ta mère et ta tante mais tu peux aider d’autres femmes.» Ce n’est pas un fardeau, c’est une bénédiction.

Lire aussi: Le rugby, cette machine à broyer les corps