«Personne n'a le droit de l'appeler chef de la mafia tant qu'il n'a pas été condamné.» Qu'importe l'indignation de son ami, le chanteur Iossif Kobzon: l'arrestation, sur ordre du FBI, du gangster supposé Alimzhan Tokhtakhounov, dit le «Taïwanais», soupçonné d'être à l'origine du «skategate», scandale autour du patinage artistique à Salt Lake City, n'a pas seulement remis en cause la médaille du couple français Marina Anissina-Gwendal Peizerat dans l'épreuve de danse (lire nos éditions du 3 et du 6 août). Elle a également mis en lumière les liens privilégiés qu'entretiennent le sport et la mafia russes.

Aucune discipline ne semble épargnée: les clubs de football et les milieux criminels ont depuis longtemps compris qu'ils avaient besoin les uns des autres. Les structures sportives offrent de nombreuses possibilités de recyclage de l'argent sale et sans le pactole des gangsters les clubs russes, dans un contexte économique difficile, n'auraient jamais réussi à survivre.

Cette proximité entre sport et criminalité se traduit par le nombre invraisemblable de meurtres ou d'attentats dont sont victimes les sportifs, souvent d'abord aidés financièrement au début de leur carrière par des «protecteurs» qui finissent par les racketter. C'est pour cette raison que le footballeur et capitaine de l'équipe russe de football Victor Onopko s'est exilé en Espagne. Ou qu'en 1998, l'avant-centre du Rotor Volgograd Oleg Veretennikov s'est fait asperger à l'acide en pleine rue par un inconnu. Le joueur de handball Alexandre Skilarov et le hockeyeur Nikolaï Nikitin ont, quant à eux, tout simplement été assassinés. Comme d'ailleurs le président de la Fédération russe de hockey, Valentin Sitch, qui avait à plusieurs reprises dénoncé publiquement les liens entre sport et mafia. Il faut dire que la fédération se servait des allégements fiscaux dont elle bénéficiait pour diriger des sociétés commerciales spécialisées dans l'importation d'alcool et de tabac, deux domaines où la mafia russe est particulièrement active.

Mais la figure la plus symbolique de la collusion entre le sport et la criminalité reste celle d'Otari Kvantarichvili, entraîneur du Dinamo Moscou et parrain de la mafia dite «sportive», avec laquelle le «Taïwanais» était en affaires. C'est peut-être par l'intermédiaire de ce dernier que le droit acquis par Kvantarichvili – lui aussi assassiné en 1994 – d'importer sans taxe alcool et tabac est passé dans les mains de Chamil Tarpichev. Tarpichev, entraîneur de tennis de Boris Eltsine, puis ministre des Sports, membre du CIO et qui formait avec le chef de la sécurité présidentielle Alexandre Korjakov un des cercles de courtisans les plus en vue, avait créé un «Fonds national pour le sport» en compagnie du banquier Boris Fedorov. Ce fonds dissimulait en fait un vaste trafic d'alcool et de cigarettes auquel la mafia était directement mêlée.

Tarpichev était également en cheville avec Anton Malevski, le chef du groupe mafieux dit d'Izmaïlovo, et le roi de l'aluminium Mikhail Tchernoï, deux personnages se révélant également des proches du «Taïwanais». Fedorov, qui, ne réussissant plus à faire face aux demandes incessantes d'argent des amis de Tarpichev, tenta d'écarter ce dernier avec la complicité de personnages haut placés comme Berezovski ou la fille de Eltsine. Il fut alors bizarrement victime d'une série d'attentats et ne fut écarté du pouvoir que grâce à une lutte d'influence victorieuse d'un autre groupe de favoris, celui d'Anatoli Tchoubaïs.

Faut-il pour autant voir la main de la mafia partout? Un journal comme Novaïa Gazeta, qui a fait de la description des liens entre le sport et la criminalité organisée l'un de ses chevaux de bataille, suggère que «la mafia russe, qui fait peur au monde entier, est bien pratique pour faire oublier les soupçons pesant sur les fonctionnaires sportifs américains, notamment dans leurs tentatives de corruption des membres du CIO pour obtenir les Jeux de Salt Lake City». Et de rappeler que pour les jeux de 2012, trois villes américaines sont candidates, mais également… Moscou.

Tout cela ne serait alors, comme le dit si bien l'ami de Vladimir Poutine, ancien entraîneur de l'équipe russe de ski et actuel président du comité olympique russe, Leonid Tiagatchev, «que des bêtises» et «une campagne calomnieuse menée contre le sport russe»? Pas si sûr, quand on sait que Tiagatchev entretient d'excellentes relations avec l'industriel Noussouiev, qui sponsorisa le club de hockey du CSKA en même temps que le «Taïwanais» et qui serait, selon certaines sources, proche des services secrets, également impliqués dans le «skategate».