Souvenez-vous l’hiver dernier: une vague verte s’était abattue sur nos sociétés occidentales, et la Coupe du monde de ski alpin menaçait de se faire submerger. Pas très écolos, ses immenses rassemblements populaires en montagne, ses athlètes en vadrouille et ses ambitions de globaliser le programme. Certains skieurs eux-mêmes appelaient à penser aux glaciers. A responsabiliser les pratiques. A réformer le calendrier. A limiter les déplacements.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ont été entendus. Mais les considérations climatiques n’y sont pas pour grand-chose. La pandémie, la variété des mesures prises pour l’endiguer et la diversité des situations nationales ont forcé le Cirque blanc à se recentrer autour de son fief historique, le massif alpin, en vue de la saison qui s’ouvre ce week-end à Sölden (Autriche).

La mission que s’est fixée la Fédération internationale de ski est limpide à défaut d’être évidente: aller au bout de la compétition, garantir la santé de tous et permettre aux Mondiaux de Cortina d'Ampezzo (8-21 février) d’être, comme prévu, le highlight de la saison. C’est pour y parvenir que la Coupe du monde… se coupe du monde.

Tant pis pour l’Asie

Les circuits masculin et féminin se dérouleront sur 18 sites chacun (contre 22 et 21 l’an dernier). Les hommes ne s’éloigneront des Alpes qu’à deux reprises (épreuves de vitesse à Kvitfjell, en Norvège, et géants à Bansko, en Bulgarie). Les femmes verront à peine plus de pays avec les slaloms de Levi (Finlande), de Jasko (Slovaquie) et d’Are (Suède), ainsi que la descente et le super-G de Yanqing, en Chine. Sans ces deux courses, maintenues par nécessité de réaliser des tests en vue des Jeux olympiques de Pékin 2022, la Coupe du monde de ski alpin aurait été exclusivement européenne.

Durant l’été, les équipes ont dû renoncer à leurs camps d’entraînement à l’autre bout du monde (Nouvelle-Zélande, Amérique du Sud) et se contenter des glaciers locaux pour reprendre contact avec la neige. En novembre, elles n’iront pas aux Etats-Unis et au Canada pour la traditionnelle «tournée américaine». Et au-delà, la plupart des athlètes ne skieront pas en Asie cette année.

Sur les camps d’entraînement: Un tour du monde pour trouver l’hiver

Cela ne correspond pas du tout à la tendance dans une discipline qui cherche à conquérir de nouveaux territoires. Mais l’heure est à la défense de Rome plutôt qu’à l’extension de l’empire. Si la saison doit s’arrêter, «80% des fédérations vont faire faillite et le sport d’hiver sera mort», a prévenu cette semaine le directeur sportif allemand Wolfgang Maier. «Il faut se rendre compte que la chaîne d’implications est sans fin, des stations aux athlètes en passant par les marques qui composent l’industrie et de manière générale le secteur touristique, réagit le chef alpin de Swiss-Ski, Walter Reusser. Il est donc primordial que la saison puisse se dérouler.»

Quatre scénarios à Crans-Montana

Elle sera plus articulée que jamais autour de ses pays de tradition. Sur les 74 courses au programme officiel de l’hiver, la Suisse en accueillera 18 (dont les finales à Lenzerheide en mars prochain), l’Autriche 14, la France 9, l’Italie 8. En soi, les athlètes ne se plaindront pas du caractère très alpin de l’hiver. Ils ne sont pas toujours ravis de voyager des milliers de kilomètres en avion pour s’affronter sur des pistes moins bien préparées et devant des publics moins chauds qu’en Europe.

Mais en l’occurrence, ils devront aussi se passer de la ferveur populaire lors d’une bonne partie des courses. «J’adore les grosses ambiances des classiques, donc forcément, je trouve que c’est dommage, nous dit Daniel Yule. Mais dans les circonstances actuelles, on se contentera du simple fait de mettre un dossard…»

Ce week-end, les courses de Sölden se dérouleront sans public. Vendredi, Swiss-Ski a annoncé qu'il en irait «en principe» de même lors des 18 épreuves prévues dans le pays: «Il convient de minimiser les risques sanitaires pour tous les groupes de personnes impliqués, écrit la fédération dans un communiqué. Seuls quelques invités assisteront éventuellement aux compétitions sur place dans des zones spécifiques à l’écart des équipes.» En conséquence, il n'y aura ni stades d'arrivée, ni villages dédiés aux fans, ni chapiteaux dans les stations de Saint-Moritz, Adelboden, Wengen, Lenzerheide et Crans-Montana.

Sur le Haut-Plateau valaisan, où se disputeront deux descentes féminines en janvier, on planchait cette semaine encore sur quatre scénarios différents, en fonction du nombre de spectateurs autorisés: le même que d’habitude, plus de 1000, seulement des invités, ou strictement personne. Mais le patron, Marius Robyr, nous précisait déjà, sans joie, que «la variante la plus probable, c’est le huis clos, avec 200 ou 300 places attribuées aux partenaires et aux sponsors.»

Combiné sacrifié

Pour lui, c'est mieux que rien: son organisation a les ressources financières pour survivre une année sans public et la plus grande prudence s’impose d’un point de vue sanitaire. «J’ai le sentiment sincère que l’on pourrait développer un protocole qui nous autoriserait à accueillir plus de monde. Mais après, si une Suissesse gagne et que les gens s’embrassent… La situation est exceptionnelle, nous ne pouvons pas agir comme si de rien n’était.» La position commune de Swiss-Ski a le mérite de lever une part d'incertitude sur l'organisation des courses.

L’an dernier à Crans-Montana: Lara Gut-Behrami et la complexe équation de la simplicité

L’essentiel, aux yeux de Marius Robyr, est de toute façon de laisser la possibilité aux athlètes de faire leur métier, et aux amateurs de profiter du spectacle via une réalisation télévisée de premier ordre. «Si tout était annulé, là, le coup serait vraiment rude pour l’économie du ski alpin», souffle-t-il encore. Son équipe est prête à reprendre au pied levé l’organisation d’épreuves qui ne pourraient pas se tenir ailleurs. Pour la cause, et aussi pour faire acte de bonne volonté en vue de l’attribution des Championnats du monde 2027…

D’autres mesures exceptionnelles ont été prises par la Fédération internationale de ski pour faire face à la pandémie. Pour garantir un semblant d’équité sportive, il faut qu’un minimum de sept des dix meilleures nations du classement aient la possibilité de se rendre sur le site d’une course pour qu’elle ait lieu, et ce sans que les athlètes aient à respecter de quarantaine en arrivant ou en repartant. Par ailleurs, le calendrier a été pensé pour qu’hommes et femmes d’une part, et spécialistes de vitesse et de technique d’autre part, se côtoient le moins possible. Comme un symbole: il n’y aura cette année pas de combiné alpin au programme de la Coupe du monde. Toutes les parties prenantes espèrent que cela suffira.