Karl Schranz restera dans l'histoire comme l'un des plus grands champions que le ski alpin mondial ait connus. L'un des plus charismatiques aussi. Le skieur autrichien est aujourd'hui l'un des piliers des championnats du monde de ski 2001 qui se déroulent chez lui, à Sankt Anton am Arlberg.

Le Temps: Peut-on voir ces Mondiaux de Sankt Anton comme l'apothéose de votre vie consacrée au ski, mais aussi comme une revanche sur le mauvais sort que vous a parfois réservé votre sport?

Karl Schranz: Comme une apothéose. Aujourd'hui, je crois pouvoir dire que j'ai fait quelque chose de grand en amenant cette compétition dans ma station, puis en l'organisant. J'ai dû mener de nombreuses batailles pour obtenir le soutien des politiques, mais aussi celui du monde du ski. Heureusement, je porte un nom illustre. Cela m'a permis de convaincre d'anciens collègues dirigeants de fédérations nationales. Mais ce n'est pas une revanche. Ma carrière a connu des hauts et des bas. C'est un peu comme la ligne ferroviaire qui circule dans notre région. Elle traverse de nombreux tunnels, mais chaque fois que l'on pénètre dans l'un d'eux, on sait déjà que le jour nous attend un peu plus loin.

– Ces championnats du monde ne sont-ils pas surdimensionnés pour une petite station comme Sankt Anton? Vous avez fait déplacer un tracé ferroviaire, construire une nouvelle gare, de nouvelles routes, des ponts…

– Peut-être, mais la plupart des travaux étaient de toute façon nécessaires. Le train ne pouvait plus continuer à passer là où il passait en raison des avalanches. Je crois que nous avons fait quelque chose de raisonnable.

– Vous rendez-vous compte de votre statut de héros national, mais aussi des jalousies que ce statut provoque?

– Un héros? Je m'en réjouis bien sûr. Pendant longtemps, j'ai été un modèle pour ce pays. Grâce aux championnats du monde, j'ai retrouvé un statut similaire non plus en tant que sportif, mais en tant qu'organisateur. Pour ce qui est des jalousies, sachez simplement qu'elles ne m'empêchent pas de vivre.

– Parlons du ski autrichien. Quel est votre avis sur celui-ci?

– Je n'ai pas besoin d'en parler, les résultats le font pour moi.

– Vous faites référence aux neuf médailles obtenues jusqu'ici par vos compatriotes…

– Pas seulement, bien que ces distinctions me réjouissent évidemment. D'une manière plus générale, le ski autrichien connaît des hauts et des bas. Comme ses homologues suisses, français ou italiens. Je dois toutefois reconnaître qu'il est depuis un certain temps maintenant au top niveau et que cela ne devrait pas s'arrêter de sitôt. Je trouve que ces résultats ne pouvaient pas constituer meilleure mise en scène, meilleure publicité, pour le ski alpin. Je me réjouis aussi de constater que les Mondiaux ont fait la part belle à des vainqueurs de plusieurs pays. C'est très bien ainsi. Cela renforce la valeur du ski au niveau international.

– Y a-t-il une véritable culture du ski en Autriche?

– Le ski est notre sport national. Il a produit nombre de modèles, d'idoles, de Toni Sailer à Hermann Maier en passant par moi. Cela pousse forcément les jeunes vers l'avant, vers l'excellence. Il faut dire aussi que notre système pyramidal destiné à former les champions de demain est unique au monde.

– Comment jugez-vous l'évolution du ski alpin?

– Il évolue, dieu merci. Le statu quo serait triste. L'idéal serait que le ski soit organisé comme la F1, la débauche d'argent en moins, même si les sommes qui circulent dans notre sport sont de plus en plus importantes. Si le ski peut devenir aussi populaire l'hiver que la F1 l'est l'été, alors nous pouvons être raisonnablement optimistes.

– Doit-on inventer de nouvelles choses pour continuer à intéresser les gens?

– Il faut faire très attention à ce que le ski garde son identité. Je n'aime pas les skis courts, les piquets qui bougent tout seuls. Pour moi, disputer un slalom consiste à contourner des obstacles, pas à les renverser. Je crois cependant que l'évolution du ski ne va pas s'arrêter. Il y a des gens à la Fédération internationale qui suivent cela de près. Je leur fais confiance.

– Quel est le meilleur souvenir de votre carrière de sportif?

– Il y en a tant. Disons tous les succès qui ont forgé ma réputation, mais aussi ces Mondiaux qui ressemblent pour moi à l'obtention d'un titre mondial.

– Et le pire?

– Vous devez vous en douter: les Jeux olympiques de 1968 et 1972 (ndlr: disqualifié lors du slalom qu'il avait pourtant remporté, à Grenoble, en 1968, Karl Schranz a été exclu des JO de Sapporo 1972 pour professionnalisme).