C'était à Wengen, la semaine dernière. Dans les sous-sols d'un hôtel de la place, quelques adolescents à la barbe clairsemée défilaient sur un podium de fortune, sous le regard gourmand d'une centaine de jeunes espoirs. Les Championnats suisses de ski alpin venaient de s'achever. Il était déjà tard mais, à cheval entre deux rendez-vous, les chaussures de ski toujours aux pieds, Didier Bonvin, chef de la relève, a pris le temps d'analyser le déclin de sa vénérable institution. Sans complaisance, avec une extrême dureté parfois; avec, surtout, une ferveur incandescente. «Tant pis si mes propos déplaisent, je n'ai pas peur de perdre mon job.»

Le Temps: Le ski suisse peut-il brusquement rejaillir du néant à Wengen?

Didier Bonvin: J'en suis persuadé. Nous avons tendance à croire que le retrait de Michael Von Grünigen nous a affaiblis mais, en tout état de cause, nous pouvions envisager une saison nettement plus correcte. Des skieurs ont dévoilé l'an dernier un potentiel certain. Ils ne l'ont pas perdu. Par conséquent, je me pose des questions. Que s'est-il passé cet été? Comment avons-nous travaillé? Je n'accuse personne mais, avec des noms comme Cuche, Défago, Berthod, Grünenfelder et autres, nous devons faire mieux. Beaucoup mieux.

– Les leaders n'ont-ils pas besoin de jeunes talents pour les suppléer, ou pour stimuler une émulation?

– La relève existe. Les Gini, Albrecht, Fässler ont obtenu des résultats historiques aux Mondiaux juniors de Verbier (cinq médailles en février 2001, ndlr). Certains de ces skieurs tardent à éclore, d'autres sont blessés, notamment chez les filles. Là aussi, je m'interroge. Pourquoi tant de blessures? Avons-nous voulu rattraper le temps perdu coûte que coûte?

– Mais la relève n'est-elle pas insuffisante?

– La base existe. A ce stade, elle n'est pas encore assez étoffée. Le ski suisse a dormi pendant toute une décennie. Il ne comblera pas son retard en quelques mois. Lorsque j'ai quitté la direction du cadre A en 1993, j'avais dix skieurs sous mes ordres. Je suis revenu sept ans plus tard. Ces dix skieurs étaient toujours là… Honnêtement, je ne dirais pas que le travail a été mal fait. Il n'a pas été fait.

– Pour quelles raisons?

– Le succès, l'euphorie, la vanité. Pourquoi la Suisse gagnait? Soyons sincères: nous possédions de grands champions, bien entendu, mais les autres nations tournaient en rond. Nos concurrents n'avaient pas de structures. En Suisse, un peu de dynamisme et un travail conventionnel suffisaient à nous donner une longueur d'avance. Malheureusement, le processus s'est inversé. Nos concurrents ont élaboré des concepts, tandis que nous avons continué à notre rythme. Il n'existe pas véritablement, dans notre pays, une volonté politique et populaire de relever le grand défi que représente la renaissance du ski suisse.

– Sous quelle forme cet état d'esprit se manifeste-t-il au quotidien?

– On me reproche souvent d'en faire trop. L'an dernier, j'ai organisé un camp d'été dont le coût était entièrement à la charge de Swiss-Ski. Des parents ont protesté. Ils étaient offusqués. Pour eux, la pratique du ski en été est une hérésie. Dans le sport suisse en général, je remarque un embourgeoisement dramatique de la classe dirigeante et des parents. Nous sommes devenus frileux, conformistes. Nous regardons la montre et nous ne pratiquons plus, avec nos enfants, une activité sportive régulière. La Suisse se compare volontiers aux grandes nations alpines, mais elle n'est pas prête à en imiter l'ardeur, l'opiniâtreté.

– L'Italie, mais aussi la France, en dépit d'un profond marasme financier, affichent des progrès tangibles. Pourquoi n'est-ce pas le cas de la Suisse?

– Je le répète: avec de tels athlètes, nous devrions obtenir des résultats nettement meilleurs. Qui incriminer? Pas une seule personne, en tout cas. Ni les combinaisons. Je me demande simplement si, au-dessus de nous, les gens font juste, s'ils prennent les bonnes décisions ou, dans certains cas, s'ils sont compétents. Les Autrichiens ont décidé de former des petits groupes d'entraînement, afin d'intensifier le coaching. Dans le même temps, la Suisse a décidé de fondre ses coureurs au sein d'une vaste entité.

– En quoi est-ce une mauvaise décision?

– Je ne prétends pas qu'elle est mauvaise, je constate simplement qu'elle contredit les convictions profondes de nos rivaux, et pas des moindres. Un athlète a besoin d'un coach omniprésent. Une pression, mais aussi, un soutien. Presque du corps à corps. Le coaching est extrêmement important. Or, dans l'équipe suisse actuelle, nous avons douze athlètes, dix entraîneurs, et on ne sait pas vraiment qui fait quoi.

– Comment procédiez-vous à l'époque?

– Le matin, j'allais parfois chercher Steve Locher à la maison pour l'emmener s'entraîner. Pourquoi mettre autant de distance entre l'athlète et l'entraîneur? Avec l'équipe de France, nous ne procédions pas différemment. Luc Alphand, nous le prenions dans notre chambre, nous lui parlions du matin au soir, comme un petit enfant. Après quelques mois, il a remporté une Coupe du monde. Je suis d'avis que les coachs devraient consacrer davantage de temps à leurs athlètes, plutôt que rédiger des rapports en couleurs sur Excel. Beaucoup sont devenus mous. Pas de tripes, le ventre creux. Il faudrait savoir imposer ses idées, tenir tête à un Didier Cuche, lui dire: «Que tu le veuilles ou non, tu fais ces manches, et je vais t'expliquer pourquoi.»

– De votre côté, qu'avez-vous apporté au ski suisse ces dernières années?

– Un certain dynamisme, je crois. En trois ans, nous avons formé une dizaine d'athlètes qui, en principe, seront capables de rivaliser avec les meilleurs d'ici peu. J'ai sillonné les régions pour diffuser mon message. Puisque nous nous comparons aux grandes nations, j'ai présenté des programmes d'entraînement comparables… Tout ceci est de longue haleine, mais le message commence à passer. Nous nous apprêtons à nommer trois chefs techniques dans les principales régions du pays, afin de mieux quadriller le territoire et d'assurer une meilleure liaison entre la base et l'élite. Au niveau des camps, de la coopération avec les régions, de l'entraînement spécifique des jeunes et des concepts sport-étude, j'espère avancer encore; étudier, proposer, convaincre.

– Swiss-Ski dispose-t-il des bonnes personnes au bon endroit?

– Je ne sais pas. Jean-Daniel (Mudry, directeur de Swiss-Ski, ndlr) soutient qu'il n'a pas choisi ces structures. Elles lui ont été imposées par un bureau d'audit zurichois, mandaté il y a quelques années pour analyser notre crise! Moi, je constate des changements perpétuels aux postes clés. J'ai déjà vu défiler trois supérieurs hiérarchiques. Quitte à froisser certaines susceptibilités, je ne suis pas sûr que nous ayons éconduit les mauvaises personnes et gardé les bonnes. Les gens qui sont restés en place au fil des années se donnent de l'importance et, parfois même, en prennent. C'est plutôt étrange compte tenu de leurs résultats.

– Votre nom figure parmi les papables pour la succession de Karl Freshner.

– Jean-Daniel Mudry et Gian Gilli (chef du secteur compétition) m'ont convoqué le printemps dernier. Je leur ai dit franchement: «Vous avez préféré la philosophie de Freshner à la mienne. Il ne faudra pas me demander un jour de le remplacer.» Tout bien considéré, je ne pense pas que je changerai d'avis. Karl, lui, voudrait avoir la haute main sur l'ensemble du ski suisse, de l'élite aux juniors, jusqu'à l'entière responsabilité du budget. Il réclame les pleins pouvoirs. Aujourd'hui encore, certains dirigeants hésitent à

les lui confier. Karl a une telle influence…

– Ces dernières semaines, les critiques ont tour à tour visé les skieurs démotivés, les combinaisons défectueuses, les dirigeants et les entraîneurs inopérants. Que croire?

– Chacun doit procéder à son examen de conscience. Les entraîneurs doivent réfléchir au travail effectué durant l'automne, les dirigeants aux dégâts de certaines attaques portées en dessous de la ceinture, et les skieurs à leur situation privilégiée. Quand un coach me raconte que ses coureurs ont hâte de rentrer des Etats-Unis (stage préparatoire effectué en octobre dernier, ndlr), je bondis. Cela dit, je crois savoir aussi qu'en Amérique, à un moment, on a beaucoup tiré sur la corde. Il y a eu des entraînements très durs, dangereux parfois. Avons-nous abusé? Seul un coach peut sentir où se situe la limite. En revanche, si depuis son stage à Denver, il téléphone à Aspen pour savoir ce que font les Autrichiens, il court au désastre…

– Si vous étiez leur chef, que diriez-vous aux skieurs suisses avant les épreuves de Wengen?

– Vous vous êtes entraînés dur et vous êtes capables. Vous avez notre entière confiance. N'écoutez personne, ne lisez pas la presse. Soyez égoïstes et extravertis.