Ce qui, l'hiver dernier, pouvait sembler n'être qu'une éclaircie prend aujourd'hui le visage d'un bel anticyclone. Le ciel du ski suisse est à nouveau bleu et devrait rester dégagé un bon moment. C'est ce que laisse augurer l'excellent début de saison des skieurs helvétiques. Avec quatre victoires depuis le coup d'envoi de la Coupe du monde 2007-2008, les Suisses ont déjà fait mieux que les quatre hivers précédents. Ils ont surtout fait aussi bien que l'Autriche. La comparaison n'est pas à prendre à la légère, tant les Aigles font office de référence sur le Cirque blanc. Tant la Wunderteam fut longtemps l'épouvantail d'une escouade confédérale qui n'était plus que l'ombre d'elle-même.

En s'écartant des pistes du succès balisé que tracèrent les héros des années 80, les Maria Walliser, Erika Hess, Michela Figini, Pirmin Zurbriggen, Peter Müller et autres Girardelli, le ski suisse et ses arcanes tortueuses a connu une longue et douloureuse période de disette. Il y a deux ans encore, le retour de troupes bredouilles des Mondiaux de Bormio laissait une nation nostalgique et des perspectives de lendemains qui déchantent. Ces désillusions ne sont plus que de mauvais souvenirs. L'embellie, entamée aux JO de Turin 2006 avec trois médailles, s'est renforcée l'an dernier avec six médailles - dont une d'or - aux Championnats du monde d'Are (Suède) et le globe de cristal de descente remporté par Didier Cuche.

Cette métamorphose, amorcée en pente douce, prend cette année des allures franchement vertigineuses. Avec leurs résultats, les skieurs en combinaison bleue, pour la première fois, colorent non seulement le présent mais cisèlent aussi l'avenir. Un avenir qui pourrait redonner au ski suisse toute sa consistance. Pirmin Zurbriggen parle même d'un retour aux glorieuses «années huitante».

Grâce à des athlètes qui, comme Didier Cuche, se bonifient avec l'âge. Le Neuchâtelois, au faîte de sa maturité et de sa gloire, confirme sa brillante saison 2006-2007 avec une régularité digne d'un mouvement helvétique. Ce qui lui était, jusqu'au super-G d'hier, à la tête du général de la Coupe du monde. Une place qu'il pourrait à nouveau convoiter s'il parvient à limiter les fuites de points en slalom. L'ancien apprenti boucher ne s'en cache pas: son globe de descente lui ayant ouvert l'appétit, il n'a pas hésité à manger du piquet pendant les entraînements d'été sur les monts argentins. Dans cette quête de polyvalence, il a déjà récolté un podium en géant. La panacée du ski. Une discipline dans laquelle il dit «montrer enfin de quoi je suis capable».

Avec l'absence prolongée d'Aksel Lund Svindal, blessé en plein vol alors qu'il était le candidat tout désigné à sa propre succession pour le gros globe de cristal, Didier Cuche se profile comme l'un des favoris.

Outre Benjamin Raich, qui souvent se réveille à mi-saison, c'est surtout Daniel Albrecht, leader provisoire depuis hier soir, que le Neuchâtelois va trouver sur sa route. Double vainqueur le week-end dernier à Beaver Creek - super-combiné et géant - le jeune Valaisan, médaillé d'or du combiné à Are en février, incarne la jeunesse triomphante, le porte-drapeau d'une génération qui - avec Marc Gini, vainqueur du premier slalom de la saison, et Marc Berthod, bronzé à Are -, dessine ce renouveau du ski suisse.

«Nous pouvons compter sur une jeune équipe et un encadrement de qualité. Les gars savent qu'ils sont rapides et, à force de se côtoyer à l'entraînement, ils gagnent en confiance. Je vois dans le regard des autres que nous sommes à nouveau une nation qui compte dans la discipline», analyse Sepp Brunner, entraîneur du groupe «World Cup 3» qui réunit ces champions en devenir. «C'est la quatrième année que nous travaillons avec ce groupe WC3. On nous a permis d'évoluer dans des conditions plus calmes et agréables que par le passé. Des athlètes comme Albrecht, Berthod ou encore Carlo Janka ont les capacités de briller dans toutes les disciplines. Ces trois-là pourront jouer le classement général dans les trois ou quatre ans à venir.» Pirmin Zurbriggen en est convaincu. «Albrecht et Berthod ont montré des capacités à être des leaders potentiels de la Coupe du monde. Ils constituent une bonne base pour l'avenir et sont d'excellents modèles pour les jeunes en formation qui constatent que nous avons les moyens de revenir aux années 80. Il n'y a rien de tel que des exemples concrets pour nourrir les motivations, créer de l'émulation.»

Le verbe de l'ancien champion se fait élogieux à l'évocation de Daniel Albrecht et de sa performance en géant dans le Colorado. «Avec lui, le niveau est monté d'un cran. Il a su bien doser. En assurant dans la 1re manche et en prenant tous les risques dans la 2e. C'est la classe.»

Tout emballé qu'il est, Zurbriggen tempère: «Il faut faire attention de ne pas se cacher derrière ces résultats, aussi brillants soient-ils. L'équipe reste peu nombreuse comparée à celle d'Autriche. Il faut continuer à élargir la base. On n'est jamais à l'abri de blessures. On l'a vu avec Svindal!» Heureusement, l'arbre qui a parfois caché la forêt suisse offre plein de jeunes pousses.