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En ski, la tentation d’un monde parallèle

De plus en plus d’épreuves se disputent par duels successifs plutôt qu’au chrono. Beaucoup d’athlètes sont sceptiques, mais le principe garantit le spectacle et séduit le public

Le ski alpin devra-t-il, comme l’humanité dans Interstellar, quitter un monde en mal de perspectives pour assurer sa survie? Dans le film de Christopher Nolan, une petite équipe s’en va explorer les galaxies en quête d’une planète refuge. Le Cirque blanc, lui, expérimente de nouveaux formats d’épreuve plus courts, pensés pour le public et la télévision, quitte à agacer les puristes, où les athlètes ne s’affrontent plus sous l’implacable justice du chrono mais côte à côte, en duels successifs.

Pour la première fois de l’histoire des Jeux olympiques, le «team-event» – un slalom parallèle mixte par nations – figurera au programme de Pyeongchang en février 2018. Cette saison, le World Pro Ski Tour – un circuit concurrent à ceux de la Fédération internationale de ski (FIS) – renaît de ses cendres outre-Atlantique en misant uniquement sur des épreuves en mode face à face. La très traditionnelle Coupe du monde elle-même s’y intéresse de plus en plus près.

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Longtemps limitées exclusivement ou presque aux «city-events», des shows qui amènent le ski alpin au cœur des villes, les courses parallèles s’invitent désormais à la montagne également. La FIS rêve d’instaurer à l’avenir un classement à part comptant pour le général de la Coupe du monde mais débouchant aussi sur un petit globe de cristal, au même titre que la descente, le super-G ou le géant. «Nous voulons rester attractifs et offrir quelque chose à nos jeunes fans et nous pensons qu’ils veulent voir plus de ces courts duels, qui promettent plus d’action sur la piste et des décisions plus rapides», explique le directeur des courses féminines Atle Skaardal à l’ATS.

Habitudes bouleversées

Cette semaine, la très huppée station française de Courchevel a accueilli un slalom parallèle féminin. Le principe est simple: une manche qualificative permet de retenir 32 skieuses, qui entrent ensuite en piste deux par deux du stade des seizièmes de finale jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une. A ce petit jeu, c’est la reine incontestée des disciplines techniques Mikaela Shiffrin qui s’est imposée, mais au-delà de ce résultat sans surprise, l’épreuve bouleverse les habitudes du ski alpin. Certains trouvent que la compétition en ressort tronquée.

Ils distinguent trois problèmes. Le premier: le système de qualification pour le tableau final, qui met sur la touche beaucoup d’athlètes après un passage de moins d’une trentaine de secondes sur la neige, contre cinquante environ lors de la première manche d’un slalom classique. Le deuxième: la difficulté de garantir que les deux tracés parallèles soient aussi rapides l’un que l’autre. Le dernier: l’avantage accordé à l’athlète le mieux classé de choisir son couloir, passé les seizièmes de finale où le duel se tient en deux «runs».

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Spectatrice de l’événement à Courchevel, l’Américaine Julia Mancuso a twitté qu’elle adorait les épreuves parallèles, mais que le tracé rouge était en l’occurrence plus favorable que le bleu. Sur le même réseau social, sa compatriote Lindsey Vonn renchérissait: «Il devrait y avoir deux manches lors de chaque tour pour que ce soit juste. Mais je pense toujours que cela devrait être une exhibition et non une épreuve de Coupe du monde.» L’avis est assez largement partagé dans les rangs des athlètes, qui ont souvent moins de griefs contre une course de ce genre dans l’absolu que contre le fait qu’elle apporte des points au classement d’une discipline classique – le slalom en l’occurrence.

Ambiance en tribunes

Ces débats vont de pair avec les courses parallèles depuis leurs balbutiements il y a une dizaine d’années. Le premier «team-event» a été organisé en 2005 à Bormio, les «city-events» se sont régulièrement invités au programme dans les années 2010. Mais les discussions s’intensifient avec la multiplication des épreuves. Pendant que certains athlètes apprécient le vent de fraîcheur qui souffle sur leur sport, beaucoup craignent qu’il ne fasse s’envoler une partie de son identité. Avec les épreuves parallèles, il n’est plus question de dompter le chrono dans une performance solitaire, mais ses adversaires les uns après les autres. La victoire peut être assurée au bout de la manche la moins réussie de la journée pour autant que l’autre finaliste soit tombé.

Nous considérons le nouveau format parallèle comme un bon complément, non comme un substitut à nos classiques

Atle Skaardal, directeur des courses féminine de la FIS

Malgré les réserves souvent ressassées, la Fédération internationale de ski va de l’avant, convaincue de tenir un format porteur et garantissant le spectacle. Tous ceux qui ont assisté au «team-event» des Mondiaux de Saint-Moritz le reconnaîtront: mis à part au moment précis des sacres suisses (Feuz, Holdener, Aerni), il n’y a jamais eu autant d’ambiance dans les tribunes grisonnes que lors de cette Coupe Davis du ski alpin. Le format court des courses permet en outre de suivre toute l’action en regardant directement la piste, quand l’écran géant est nécessaire pour la plupart des autres épreuves.

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Les épreuves parallèles ne vont toutefois pas remplacer les spécialités traditionnelles. Seul le combiné alpin, hybride d’une manche de vitesse et d’une manche de slalom jugé trop compliqué à pratiquer comme à suivre, risque de disparaître à court ou moyen terme. «Nous considérons le nouveau format parallèle comme un bon complément, non comme un substitut à nos classiques, dit encore Atle Skaardal. C’est juste un excellent moyen de rafraîchir notre présentation.»

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