Fin 2009, lorsque les dirigeants de la nouvelle équipe Sky avaient clamé leur ambition de délivrer pour la première fois de l’histoire un vainqueur britannique du Tour d’ici à 2014, l’ambition avait paru comme une incongruité, au mieux un exotisme. Manager de l’équipe et directeur de la performance de la Fédération britannique, Dave Brailsford affirmait vouloir transposer les principes de la piste à la route, dans le sillage des 14 médailles, dont huit en or, décrochées aux Jeux olympiques de Pékin. Voulait-il aussi réinventer la roue? Alors que le Tour de France 2012 est théoriquement acquis à Bradley Wiggins – dont la transformation de rouleur et ancien pistard en coureur capable de grimper remonte à sa quatrième place du Tour 2009, et qui ne vise sur le chrono de ce samedi rien de moins que la victoire d’étape –, le Team Sky boucle ses objectifs avec deux ans d’avance sur ses plans. A la faveur d’une domination outrageuse.

Ce succès, le manager de l’équipe l’accueille avec la froideur d’un programmateur. «Il n’y a pas de place pour mon sentiment personnel. Mon job est d’être consistant. Et cela en tout temps.» Interpellé en point presse sur Christopher Froome, deuxième du général et bien meilleur en montagne que Bradley Wiggins, ainsi que sur la gestion des objectifs personnels, il rectifiait la question: «Il n’y a pas d’ambitions personnelles, mais des ambitions professionnelles. Le challenge est de les gérer dans l’environnement d’une équipe. De gérer la présence d’un esprit de compétition sans qu’il devienne négatif.» Christopher Froome aurait-il endossé le costume de favori, en cas de souci pour Bradley Wiggins? «Pour moi, l’important est que Sky gagne le Tour. Je ne suis pas pour un individu, mais pour le maillot.» Bradley Wiggins himself aura encore incarné le dogme en se mettant vendredi au service de Mark Cavendish, vainqueur au sprint. Lorsque nous le sollicitions le matin, à Blagnac, sur son propre rapport à la victoire, Dave Brailsford s’en étonnait presque: «Je dirais plutôt que si on veut créer une équipe au top, il faut gagner, et gagner plusieurs fois.» Dans son bureau de Manchester, il a entravé le minimalisme par une seule image: celle de l’équipe de poursuite de 2008 lors du record du monde, dans un parfait alignement.

De l’emphase avec laquelle il avait abordé le cyclisme sur route, qu’il avait regrettée ensuite, il nous assurait dans un français parfait: «Ce n’était pas mon but de bousculer quoi que ce soit. J’avais des idées assez fortes et une certaine philosophie, qui résidait pour moi dans le coaching et le conditionnement. Nous avions l’expérience de tout cela. Chaque coureur est bien entouré, avec des entraîneurs qui travaillent ensemble dans le même système – on voit souvent que ce n’est pas le cas.»

Car il fut un temps où le Team Sky apparaissait comme une équipe parmi d’autres, la seule différence tenant dans ses autobus, les plus chers sur les aires de départ. Le Team Sky aura notamment connu les affres d’une saison 2011 où Bradley Wiggins abandonnait le Tour de France, la clavicule fracturée, après avoir terminé 24e l’année précédente. Dave Brailsford aura depuis bâti une équipe où plusieurs coureurs seraient des leaders ailleurs – Christopher Froome, Michael Rogers, Edvald Boasson Hagen –, il aura revisité la stratégie saisonnière: «Une des clés est de n’être pas focalisé sur un coureur comme nous l’étions en 2010 avec Bradley au Tour de France», commentait-il début 2011 dans le Guardian. «Nous voulons essayer de courir durant toute la saison, de ne pas nous focaliser, mais d’augmenter la priorité aux autres courses.»

En amont, le changement dit aussi et surtout une vision en mutation. D’un cyclisme en vase clos, d’un univers binaire confidentiel conjugué en termes de vitesse et de chiffres froids, vers un monde en constante variation. Et c’est peut-être là la mue la plus profonde du Team Sky. «Sur piste, chaque jour, on est juste assis à réfléchir à comment être plus rapide. Cela semblait logique d’appliquer la même chose à l’équipe Sky – cette approche et méthodologie de performance à tous les coûts.» L’insolite et l’inadéquat étant le prix à payer. Qu’on rappelle ces images surréalistes des coureurs planqués derrière des vitres noires, façons boxes à chevaux, à s’échauffer pour les chronos. Le Team Sky découvrait le public, les questions quotidiennes de la presse. Alors qu’il a reconnu les routes centimètre par centimètre, que les graphes de performances se combinent aux analyses de psychologues, que les ingénieurs ont été mobilisés à tous les niveaux, du casque aux roues, en passant par les vêtements, lors du dernier jour de repos, les coureurs s’exprimaient dans le parc de l’hôtel sans micros. La scène, qui a arraché à Mark Cavendish un regard incrédule, sourire en coin, symbolisait la difficulté du Team Sky à appréhender l’ouverture. «Sky, c’est comme l’US Postal, soufflait un confrère britannique. Ils veulent tout contrôler.»

L’ordre de marche passant par Paris-Nice, le Tour de Romandie et le Critérium du Dauphiné s’inscrit dans cette perspective. «Ce qu’on a acquis sur le Dauphiné? Tout ce qui va autour de la course quand on est maillot jaune», expose Dave Brailsford. «Les rencontres avec les médias, les contrôles antidopage, les cérémonies protocolaires. L’expérience d’être un leader jour après jour. Comment continuer à effectuer notre récupération dans ce contexte, comment être sûr que ça sera fait à 100%. La seule façon pour l’acquérir est de vivre la situation. A Pau, c’était notre quarantième journée en jaune cette année.» L’arrivée de Mark Cavendish et Bernhard Eisel, en provenance de l’équipe qui gagna le plus la saison dernière, HTC Highroad, aura drainé une confiance neuve.

«Ils ont une stratégie très simple, c’est d’étouffer l’opposition», commente Stéphane Heulot, directeur sportif de Saur-Sojasun. «Ça ne donne pas une course très sexy, mais c’est leur tactique. Wiggins avait des failles, s’il y avait eu des coureurs capables d’attaquer dans des ascensions à fort pourcentage et de changer de rythme.» La domination de Sky, certains n’ont pas hésité à la rapprocher de celle de l’US Postal, avec les interrogations que l’on devine. «L’US Postal avait une gestion plus partageuse. On a le sentiment que Sky veut tout. Parfois, il faut savoir lire les capacités des autres. Dans le peloton, il faut surtout ne pas avoir d’ennemis. Or, la façon dont ils courent génère pas mal d’inimitié. Mais les plus forts sont toujours un peu jalousés.»

Au-delà, la mue de l’équipe Sky s’opérerait-elle sous un ciel chargé? Que dire de la présence, parmi son entourage, du médecin consultant danois Geert Leinders, qui quitta Rabobank en 2009, après avoir fait partie de l’équipe lorsque Michael Rasmussen était expulsé du Tour de France 2007, et lorsque Thomas Dekker avait été positif à l’EPO? Que dire du choix de Ténériffe, prisé de certains médecins, haut lieu de la préparation du Team Sky? En Grande-Bretagne, il est de bon ton de ne pas en parler. Ça nuirait à l’histoire. Sky, c’est, quoi qu’il en soit, une rigueur portée à chaque détail, avec un budget à géométrie variable. Vorace.

«Il n’y a pas de place pour mon sentiment personnel. Mon job est d’être consistant.Et cela en tout temps»