A un mois des Jeux olympiques de Turin, les snowboarders alpins helvétiques dominent outrageusement la discipline du slalom parallèle, organisée sous l'égide de la Fédération internationale de ski (FIS). Samedi dernier, les leaders suisses de la Coupe du monde, Philipp Schoch et Daniela Meuli, se sont à nouveau imposés dans le slalom géant de Kreischberg, en Autriche. Chez les hommes, pas moins de quatre Helvètes (Philipp Schoch, son frère Simon, Heinz Inniger et Gilles Jaquet) squattent la tête du classement général, ce qui laisse présager d'une pluie de médailles lors des JO turinois. «On peut rêver d'un triplé en alpin», prédit l'ancien rider Thierry Kunz, directeur du marketing chez Nidecker et consultant de la TSR pour les Jeux.

Cette perspective réjouissante masque néanmoins une réalité plus terne, qui conduit à relativiser la suprématie helvétique; à savoir, l'aura déclinante du snowboard alpin (qui se pratique sur piste balisée). «L'alpin est une discipline sous perfusion. Elle survit grâce aux JO, sa seule fenêtre médiatique», affirme Nicolas Hale-Woods, organisateur de l'Xtrême de Verbier. «Aujourd'hui, l'intérêt des jeunes se concentre sur le freeride et le freestyle. Du reste, dans la plupart des magasins spécialisés, il devient difficile de trouver des surfs et des chaussures pour la pratique du snow alpin.» C'est que cette discipline reste très dépendante de la compétition: «Aujourd'hui, l'alpin représente moins de 2% du marché mondial, contre 60% aux premières heures du snowboard», affirme Thierry Kunz. Signe des temps, la firme Burton, plus grand fabricant de snowboards à ce jour, ne propose plus de modèles alpins dans son catalogue grand public. Seules quelques marques (telles Nidecker, F2 ou Oxess) exploitent encore ce marché de niche, devenu une sorte de laboratoire. «L'industrie a remarqué que le sport de compétition, particulièrement le slalom, n'est plus aussi porteur. Et l'alpin peine désormais à trouver des financements», explique le Suisse Bertrand Denervaud, ancienne gloire du snowboard.

Aux compétitions de la FIS, seule instance à proposer des courses de slalom, s'oppose depuis plusieurs années le circuit professionnel mondial Ticket to Ride (freestyle), lequel a les faveurs des sponsors et d'une large frange du public. Avec la disparition, en 2002, de la Fédération internationale de snowboard (ISF) - suite au départ de gros sponsors - et la récupération opportuniste de son sport par la FIS, plusieurs pionniers du surf ont tourné les talons. «La FIS est une structure très étatique, centrée sur la compétition, observe Thierry Kunz. Tout est réglementé par la fédération, ce qui va à l'encontre de l'esprit du snowboard.» Les notions de plaisir, de sensations et de rencontres indiffèrent la FIS, qui cultive d'autres valeurs, moins prisées des riders. «Au temps de l'ISF, les snowboarders étaient personnellement impliqués dans l'avenir de leur sport. Ils avaient beaucoup plus d'influence sur le déroulement des compétitions», se souvient Bertrand Denervaud, qui déclarait en 1999 qu'une «disparition de l'ISF signifierait la mort du snowboard en compétition».

Sept années ont passé: «L'ambiance sur les courses FIS est restée assez saine, malgré quelques conflits de génération», tempère aujourd'hui le Fribourgeois, qui pointe en revanche «un manque de renouvellement au plus haut niveau». C'est que les jeunes talents, malgré la présence du half-pipe au calendrier de la FIS, privilégient plutôt le circuit Ticket to Ride (ou brille l'absence du slalom) ou le freeride sponsorisé (pratique hors piste du type Xtrême de Verbier).

«C'est sûr, la FIS n'est pas une fédération qui va organiser des fêtes», sourit le Chaux-de-Fonnier Gilles Jaquet, qui compte près de quinze ans de professionnalisme. «J'ai également regretté la disparition de l'ISF, en pensant que l'ambiance allait se dégrader sous l'égide de la FIS, mais comme cette crainte était partagée par tous les concurrents, nous avons recréé le même esprit entre nous. Si bien qu'aujourd'hui l'atmosphère est excellente sur le circuit alpin. Notre discipline survivrait fort bien sans la publicité périodique des Jeux», estime pour sa part Gilles Jaquet, non sans fierté. «En compétition, les sponsors sont toujours là, insiste-t-il encore. Ils proviennent d'autres industries, comme celle des télécommunications.»

Hors compétition, le coureur helvétique cède régulièrement à l'appel du freeride, qui reste selon lui «à la base du snowboard», comme un symbole de son essence libertaire, en l'absence de tout chronomètre. Mais Gilles Jaquet ne renie pas sa discipline: «Actuellement, le freeride et le freestyle ont la cote, mais l'alpin séduit encore du monde. Son public cible couvre simplement une tranche d'âge plus élevée», note le Chaux-de-Fonnier. Plusieurs forums Internet s'attachent d'ailleurs à défendre cette pratique, qui rassemble les amateurs de trajectoires au cordeau. «Tu ne peux pas vendre une formule 1 à tout le monde», assène finalement Gilles Jaquet.

«Qui sait, la mode reviendra peut-être à l'alpin, d'ici à deux ou trois ans», lance Bertrand Denervaud. Dans l'intervalle, les Jeux 2006 lui offriront une nouvelle occasion de dévoiler ses charmes, aux côtés du boardercross - discipline inspirée du motocross qui entrera à Turin dans le giron olympique - et du très populaire half-pipe qui, en 2002 lors des JO de Salt Lake City, avait réalisé le troisième score d'audience au niveau mondial, derrière le patinage et la descente homme.