Daniela Meuli a 23 ans. Un rien gloutonne, elle avoue 1,82 m pour 80 kilos. Sauf accident, elle remportera dimanche sa deuxième Coupe du monde d'affilée, ce dont elle conçoit un ravissement intense: «Cool…» La bougeotte, la «grinta», une tête solidement boulonnée sur les épaules. Et aussi une devise impérieuse, pas très inattendue, certes, mais tellement incontestable: «Ne rêve pas de ta vie, vis tes rêves.»

Née au pied des pistes davosiennes, qu'elle a arpentées inlassablement au gré de son enfance buissonnière, Daniela Meuli n'a jamais appris à rêvasser. «Dès l'âge de 3 ans, quand la neige tombait, je n'arrivais plus à la retenir à la maison. Ma fille a pratiqué tous les sports qui passaient sous sa fenêtre, jusqu'au football», s'émeut Alice, la maman, dans la Schweizer Familie.

Daniela Meuli a des appétits de jeune fille que rien n'apaise. Elle a déjà accumulé huit victoires cette saison – autant que l'hiver dernier – avec, en prime, un titre mondial le 20 janvier dernier. Seule Ursula Brühin peut encore lui souffler le globe de cristal. Une Suissesse. Une de plus. Leur secret: «Nous sommes plus rapides que les autres», s'esclaffe Daniela Meuli, avant d'ajouter, un rien contrite: «Nous nous entraînons fort.» Pour elle, tout a commencé avec le collège sport-étude, onéreux, de Davos. Tout a continué par une hygiène de vie ascétique. Enfin, tout est redevenu amusant avec la compétition. Et lucratif, même, à raison de 10 000 francs la victoire sur le circuit Coupe du monde.

Philipp Schoch a 25 ans, un sourire béant et le bonheur pudique. Après plusieurs mois d'inactivité dus à une mononucléose infectieuse, il avait perdu la force, l'envie de lutter. Mais il est revenu, triomphal, en héros du troisième type, pas pressé d'honorer la légende sulfureuse de sa discipline. La tribu du snowboard, dernier bastion de l'extravagance sportive, a pour chef de meute un champion tip top en ordre surnommé «Tinu», citoyen de Steg im Tösstal, Saint-Gall. Philipp Schoch, brave garçon, dur au mal et rigolard qui, au soir de son triomphe olympique à Salt Lake City, tandis que d'accortes créatures le marquaient à la culotte – pour la drague aussi, tout ce qui brille est or – est resté sagement calé dans le sillage de son père Walter, chef d'une modeste entreprise de construction. Puis il a remercié Alice, sa grand-maman, dont la demeure sise à quelques enjambées d'un remonte-pente a égayé son enfance casanière; puis il a embrassé Annemarie, sa maman, dont la première pensée – relayée en direct par la DRS – après la consécration olympique de son fils fut: «Même s'il a gagné un peu d'argent, dites-lui qu'il n'est pas obligé de se chercher un appartement.»

L'avènement de ce bon gaillard nous renvoie davantage vers un épisode de La Petite Maison dans la prairie que dans l'esprit libertaire du snowboard, pas totalement affranchi, aujourd'hui encore, du cliché barjo-disco-libido. Philippe Schoch n'est pas comme ça. «Etre un mec cool ne m'intéresse pas. Je veux gagner des courses.» Jamais il n'a fait mystère de son inimitié pour Ueli Kestenholtz, médaillé de bronze à Nagano, qui a érigé la désobéissance en dogme absolu. Au caractère introverti de son frère Simon, Philipp Schoch oppose tout juste une désinvolture maîtrisée. «Il n'est pas très sociable, témoigne Gilles Jaquet. La notoriété consécutive à son titre olympique l'a un peu perturbé. Mais Philipp est têtu. Il a gardé une grande force de caractère.»

Le «snow» a vendu son âme à la grande famille du birchermüesli, et les Helvètes, de toute façon, ne sont pas comme ça. Ils sont opiniâtres, ils sont costauds, ils bossent dur, ils dominent et ils font peur. Le ski suisse en force à Turin? Non, les snowboarders n'ont pas fini de rire.