C’est donc ainsi que l’histoire se termine: Vladimir Petkovic quitte l’équipe de Suisse pour les Girondins de Bordeaux, en Ligue 1 française. Il s’est engagé pour trois ans, ont révélé quasi simultanément le Blick et L’Equipe ce mardi en fin d’après-midi, quelques heures avant la confirmation officielle. L'homme dirigera sa nouvelle équipe dès ce week-end lors de son dernier match de préparation.

Son contrat auprès de l’Association suisse de football portait, en cas de qualification, jusqu’à la Coupe du monde 2022 qui se déroulera entre le 22 novembre et le 18 décembre au Qatar, mais le sélectionneur de 57 ans a émis le souhait de reprendre du service auprès d’un club. L’Association suisse de football a entretenu le suspense près de deux jours, le temps de négocier une compensation financière, mais il était clair qu’elle n’aurait pas d’autre choix que de céder.

Dans le sport professionnel, une implication totale de tous les acteurs conditionne la réussite d’un projet et il est toujours risqué de retenir un entraîneur – ou un joueur – contre son bon gré. C’eût été d’autant plus délicat dans le cas particulier de Vladimir Petkovic, dont le mandat aura été le plus long (2551 jours et 78 matchs) et le plus fructueux de l’histoire de la Nati.

L’homme a conduit ses hommes consécutivement à l’Euro 2016, à la Coupe du monde 2018 et à l’Euro 2020+1, franchissant le premier tour à chaque fois. Cet été, le capitaine Granit Xhaka et ses coéquipiers ont de surcroît brisé le plafond de verre des huitièmes de finale, éliminant la France championne du monde en titre aux tirs au but, au bout de ce qui restera comme l’une des plus belles soirées du football suisse.

Passé glorieux

C’est sans doute cette qualification éminemment inattendue qui a poussé l’Hexagone à s’intéresser à Vladimir Petkovic. Jusque-là, la renommée de l’entraîneur suisse d’origine bosnienne était plus affirmée en Italie, où il a mené la Lazio de Rome à une victoire en Coupe lors de sa dernière expérience à la tête d’un club (2012-2013). Dernièrement, des rumeurs l’avaient aussi envoyé en Turquie (Fenerbahçe) ou en Russie (équipe nationale, Zénith Saint-Pétersbourg). Mais l’homme était attaché à l’équipe de Suisse et il ne se voyait manifestement pas la quitter sinon pour rebondir dans un grand championnat.

Ce sera la France, dans un club au passé prestigieux. Les Girondins furent la meilleure adresse du pays dans les années 1980, avec quatre titres nationaux, un certain Aimé Jacquet à la barre, Alain Giresse ou Jean Tigana sur le terrain. Ils réunirent au cours de la décennie suivante le trio Zidane-Lizarazu-Dugarry et dominèrent le championnat une dernière fois en 2009, avec Laurent Blanc sur le banc.

Depuis, Bordeaux a un peu viré au vinaigre. La greffe dans le nouveau stade, construit pour l’Euro 2016 par Herzog & de Meuron, n’a jamais pris. En 2018, M6 vend le club aux fonds d’investissement américains King Street et GACP Sports, qui poursuivent une politique d’austérité et misent sur le trading de joueurs. L’hiver dernier, les propriétaires déposent le bilan, une liquidation judiciaire et une rétrogradation sportive menacent.

Critiques incessantes

Finalement, l’homme d’affaires hispano-luxembourgeois Gérard Lopez a pu racheter le club. Les optimistes soulignent qu’en tant que président de 2017 à 2020, il a mis Lille sur la voie de son titre de champion de France du printemps dernier. Les autres retiennent qu’il a dû quitter le Nord avant le sacre, contraint par un créancier auprès duquel existait une ardoise de 120 millions d’euros. L’homme ne se cache pas de faire, lui aussi, dans le trading de joueurs. Bordeaux sera d’ailleurs le navire amiral d’une flotte comprenant déjà les clubs de Boavista (première division portugaise) et du Royal Excel Mouscron (deuxième division belge).

Gérard Lopez a donné sa première conférence de presse vendredi au côté d’Admar Lopes, le directeur sportif portugais arrivé avec lui. Le sort de l’entraîneur Jean-Louis Gasset n’était pas scellé, assuraient les deux hommes, sans nier qu’une liste de successeurs potentiels avait été établie.

Vladimir Petkovic y figurait bien, en tête. L’intéressé rejetterait sans doute cette interprétation, mais il y a dans l’affaire quelque chose de l’ordre de la revanche pour celui qui n’était que le troisième choix de l’Association suisse de football au moment de régler la succession d’Ottmar Hitzfeld, après la Coupe du monde 2014. Les dirigeants d’alors auraient préféré Marcel Koller ou Lucien Favre, qui faisaient de belles choses à la tête de l’Autriche et du Borussia Mönchengladbach. Aucun des deux n’avait souhaité relever le défi.

Alors est arrivé cet entraîneur plutôt estimé, qui avait fait monter Bellinzone en Super League et jouer Young Boys de manière séduisante avant de partir à l’étranger, mais pas jugé forcément digne de piloter la Nati. De 2014 à 2021, une partie de la presse – alémanique surtout – lui a fait tous les procès: ne pas parler suffisamment bien allemand, ne pas savoir communiquer, mal gérer son groupe, ne pas accepter la critique, faire les mauvais choix. Une frange des supporters, il faut bien le dire, avait aussi tendance à le trouver un peu froid ou trop réservé.

Le tournoi de trop

Les résultats étaient bons et l’équipe de Suisse pouvait séduire, mais c’est comme s’il avait toujours manqué un truc pour que le Mister convainque vraiment. L’Euro 2020+1 aura sans doute permis de changer la donne. La victoire probante contre la Turquie, l’exploit contre la France et la résistance affichée contre l’Espagne en quarts de finale (défaite aux tirs au but) ont fait vibrer le pays comme rarement. La cote de popularité de Vladimir Petkovic n’a jamais été aussi haute qu’aujourd’hui.

Pourquoi partir? Peut-être parce qu’à presque 58 ans – il les fêtera le 15 août – le technicien a jugé qu’il était temps de revenir aux affaires dans un club s’il ne voulait pas garder l’étiquette de sélectionneur jusqu’au bout de sa carrière. Peut-être aussi qu’il a estimé être arrivé au bout d’un chapitre avec la Nati. Bien sûr, les qualifications pour la prochaine Coupe du monde ont commencé et sont sur le point de reprendre, début septembre, mais après sept ans à chasser la victoire dans un match à élimination directe, il allait falloir redéfinir un projet, un horizon. Et peut-être que voir Didier Deschamps, Fernando Santos ou Joachim Löw faire cet été le tournoi de trop à la tête de la France, du Portugal ou de l’Allemagne a inspiré à Petkovic l’idée de partir avant de décliner.

L’Association suisse de football, elle, se retrouve mine de rien à devoir trouver un successeur au meilleur sélectionneur de son histoire. Ceci au milieu de l’été, alors que les championnats reprennent et qu’un match important contre l’Italie championne d’Europe se profile le 5 septembre déjà.