«Elle est attirante. On a envie de la découvrir, de la dompter. Et en même temps, elle est stricte, elle ne s’offre pas à n’importe qui. C’est une séductrice qui ne se laisse pas faire», décrit Laurent Meuwly. «C’est quelqu’un de très enraciné, de très solide. Et elle est déstabilisante, calculatrice. Elle vous manipule», ajoute Pierre Morath. «Elle a du caractère, c’est sûr. Elle force le respect. Elle est austère et joyeuse, rude et attractive. Elle est un peu bipolaire», complète David Girardet.

Le premier est le directeur de Morat-Fribourg, le deuxième y a signé une extraordinaire troisième place en 1998, le troisième est une figure de la course à pied fribourgeoise. Ils parlent tous, avec un mélange d’attirance et de retenue, de quelqu’un qu’ils connaissent bien, comme tout le monde dans le canton et bien au-delà dans la communauté du running. Tous ceux qui l’ont approchées ont quelque chose en dire; souvent qu’elle impose le respect. Il ne s’agit pas d’une personne physique, mais de La Sonnaz, la plus célèbre montée de la classique fribourgeoise, dont la 83e édition se déroule dimanche.

A chacun son Alpe d'Huez

Elle commence un peu avant le douzième des 17,170 kilomètres du parcours. Le peloton de coureurs l’aborde au bout d’une longue descente entamée à Courtepin. Arrivé en bas, un virage à gauche et puis ça grimpe d'un coup. Au bout d’une première pente très raide, un faux-plat ascendant mène aux deux lacets qui font le mythe. Un DJ pousse le son, et l'ambiance de l'épreuve à son paroxysme. Une fois au sommet, le coureur est aux portes nord de Fribourg. Il doit passer la patinoire, croiser le Tilleul de Morat sur la place de l’Hôtel de Ville puis remonter sur la place Georges-Python pour atteindre la ligne d’arrivée, à quelques quatre kilomètres de La Sonnaz.

De Morat à Fribourg, les spectateurs sont partout, enjoués et parfois attablés autour d'un pique-nique. Mais rien de comparable avec la ferveur qui règne le long de la montée emblématique de l'épreuve. «Les vrais connaisseurs sont là. C’est l’Alpe d’Huez, avec les supporters qui envahissent la route et ne s’écartent que pour laisser passer les coureurs. C’est unique», décrit Thomas Meszaros, onze participation à son actif en attendant dimanche, et des tressaillements dans la voix rien que d'y penser. «Les sensations sont incroyables, confirme David Girardet. J’entends des Allez David! mais il y a tellement de monde que je ne vois pas les visages de ceux qui m’encouragent. Les gens vous portent.»

A chaque coureur son objectif, mais la loi est la même pour tous: c’est souvent à l’épreuve de La Sonnaz qu’on gagne ou qu’on perd Morat-Fribourg; qu’on termine meilleur Fribourgeois ou pas; qu’on réalise le chrono souhaité ou non. «En 1998, je devais être cinquième derrière deux coureurs intouchables, puis Viktor Röthlin et un Kényan, se rappelle Pierre Morath. Dans La Sonnaz, Röthlin s’est rendu compte que je revenais sur lui et il a probablement dû se mettre en sur-régime. Je suis revenu, je l’ai dépassé et j’ai terminé troisième de la course.» Le meilleur résultat de Thomas Meszaros s’est aussi dessiné à cet endroit. «En 2009, le favori du canton - Michel Brügger, un sacré coureur - était devant moi. Mais dans la montée, je lui ai repris quelques mètres. Cela m’a donné un coup de fouet et j’ai su à ce moment précis que je pouvais aller le chercher.» Il terminera meilleur Fribourgeois en 57’15, son record.

Un sprint dans la montée

Même parmi les têtes d’affiche, les exploits se mesurent à l’aune de La Sonnaz. «En 2004, je suivais la course comme entraîneur d’Eticha Tesfaye, se souvient Pierre Morath. Et tout à coup, dans la montée, je vois un mec qui part en sprint. Littéralement. Je n’avais jamais vu une telle réserve d’énergie déployée à ce moment-là.» C’est le Néo-Zélandais Jonathan Wyatt. Il arrivera au bout du parcours en 51’18, un record qui tiendra dix ans. En 2014, le Kényan Abraham Kipyatich le déloge en 50’28. Au-delà du temps canon, c’est sa facilité dans la terrible ascension que les observateurs retiennent, abasourdis de voir le mythe ainsi piétiné.

En tant que telle, la plus célèbre montée des courses suisses sur route n’a en fait rien d’infranchissable. Pierre Morath, réalisateur du film «Free to Run» (2016), trouve même sa réputation un peu surfaite. «Elle n’est pas si terrible que ça. Si on est bien préparé, c’est un passage qui se gère très bien.» Morat-Fribourg n'est pas une course exigeante du seul fait de La Sonnaz, mais parce qu'elle succède à bon nombre d’autres portions de montée éprouvantes. «Les cinq premiers kilomètres sont déjà décisifs, estime le directeur Laurent Meuwly. Cela grimpe beaucoup dès la sortie de Morat, mais comme il y a beaucoup de monde, on suit le rythme, on s’enflamme facilement et on peut le payer après.»

C'est en fait la position stratégique de La Sonnaz plus que sa difficulté intrinsèque qui lui vaut son statut particulier: c’est la dernière montée tactique du parcours. Il reste bien l'ascension finale de quelques centaines de mètres, mais l'attraction de la ligne d'arrivée fait tout le boulot. «Après La Sonnaz, c’est sauve qui peut! jusqu’à l’arrivée, résume Thomas Meszaros. Il n'y a plus à réfléchir, on débranche le cerveau et on donne tout ce qui reste.»

La manière dont on aborde La Sonnaz est déterminante. «La transition après une longue descente n’est pas évidente, prévient David Girardet. Dans l’approche, il ne faut pas aller trop vite et taper les pieds, sinon on se casse les muscles.» Et il est impératif d’en garder sous la pédale. «Celui qui arrive en bas de La Sonnaz fatigué va passer une fin de course pénible, glisse Pierre Morath. Et il y a un dernier risque: celui de se relâcher une fois en haut, de se dire que c’est bon. Non: il reste encore quelques kilomètres où il faut être capable de relancer.»

Les poils hérissés

Mais pour les coureurs du dimanche, dont certains se mettent à marcher dès qu’ils l’aperçoivent, passer La Sonnaz signifie quasiment arriver au bout de Morat-Fribourg; ce qui constitue en soi l’objectif de nombreux participants. Les émotions sont donc exacerbées. «Tout le monde court avec les poils hérissés dans cette montée, assure Thomas Meszaros. C’est valable pour moi, qui passe dans les vingt premiers, comme pour tous les autres. Avec tous les encouragements, les Fribourgeois se sentent vraiment fribourgeois à cet endroit. C’est un sentiment très puissant.»

Le mythe de La Sonnaz se nourrit de tout cela, des histoires de record et de jambes qui tremblent, de victoires et d’abandons, d'exploits et de «craquages». C’est l’obstacle le plus connu de la course la plus ancienne du pays. Le franchir, c’est pouvoir répondre à la question «C’est quoi ton temps à Morat-Fribourg?» et donc s'offrir une référence largement partagée au sein de la communauté. «Pour savoir ce qu’un coureur vaut, c’est ce qu’on lui demande, remarque David Girardet. Parce que c’est une course de distance respectable, pas comme un 10 kilomètres où l'on peut serrer les dents. Et il y a du plat, de la montée, de la descente, il faut être complet.»

Même les éléments sont au diapason pour donner à La Sonnaz des airs un peu surnaturels, façon rite initiatique. «Souvent, la brume automnale accompagne les coureurs jusque tout en bas, puis, en remontant, on trouve le soleil. La température peut alors changer du tout au tout», note Laurent Meuwly. Douce et impitoyable, La Sonnaz ensorcelle les coureurs et les emmène vers la lumière. Certains s’y transcendent, d’autres s’y brûlent les ailes. Thomas Meszaros conclut: «Si La Sonnaz était humaine, on ne saurait se cacher devant elle, faire semblant, lui mentir. Elle nous révèlerait à nous-même.»


«Le record de participation n’est pas un objectif»

Il y aura plus 13 000 personnes au départ de Morat-Fribourg dimanche, du jamais vu depuis la fin des années 80. Le directeur, Laurent Meuwly, s’en réjouit, sans faire de la course aux inscriptions une priorité

Le Temps: La participation à Morat-Fribourg se rapproche d’un niveau historique. Heureux?

Laurent Meuwly: Ce qui est intéressant, c’est d’observer l’évolution du nombre d’inscriptions. En 1985, Morat-Fribourg bat son record avec 16 338 coureurs. A ce moment-là, c’est non seulement la plus ancienne course suisse, mais aussi la plus importante, parce que la concurrence n’est pas la même qu’aujourd’hui. Et puis, l’organisation s’est un peu endormie sur ses lauriers. A la fin des années 90, il n’y a plus que quelque 6000 inscrits. Convaincre les gens de revenir, c’est un chemin difficile. Quand je suis arrivé en 2001, je me disais qu’il serait difficile d’avoir de nouveau 8000 coureurs. Donc oui, c’est agréable de se dire qu’on en aura plus de 13 000 cette fois.

- Aujourd’hui, le record absolu est-il à portée?

- C’est possible qu’on le dépasse d’ici à cinq ou six ans, oui. Après, le record de participation en soi n’est pas un objectif. L’important, c’est d’assurer notre niveau de prestations, quel que soit le nombre d’inscriptions, en termes de transports, de prix souvenirs, etc. Dans ce sens, c’est mieux de progresser petit à petit. Pour cette année, nous nous attendions à une progression et nous l’avions bien anticipée, même si on ne pensait pas forcément à une hausse de 17% par rapport à l’édition précédente. C’est énorme. Nous n’aurons pas un tel chiffre à chaque fois.

- Qu’est-ce qui, à l’époque, avait entraîné la chute de la participation à Morat-Fribourg?

- L’organisation était restée un peu vieillotte, alors que d’autres courses arrivaient avec de nouvelles idées. Il y a eu des problèmes de chrono, des gens qui terminaient sans avoir de classement, des douches froides, des ravitaillements pas assez fournis pour satisfaire tout le monde. De petites choses. Mais à un moment, s’il n’y a pas de dynamisme et que les gens le trouvent ailleurs…

- Aujourd’hui, Morat-Fribourg n’a plus le statut de plus grande course de Suisse.

- Non, mais elle reste dans le top 10. Et il y a l’histoire, au sens large. Indépendamment du fait qu’elle commémore la victoire des Confédérés lors de la bataille de Morat, la course en elle-même va vivre sa 83e édition, ce n’est pas rien. Elle fait référence. D’autant que c’est une des seules courses avec des participants des 26 cantons, et elle ne compte que 42% de Fribourgeois, quand d’autres courses affichent entre 80 et 90% de coureurs locaux. Alors, en termes de nombre de participants, il n’est pas possible de régater avec le Grand Prix de Berne ou l’Escalade, parce que ces événements mobilisent les coureurs de toute une grande agglomération, mais Morat-Fribourg représente quelque chose de particulier. Elle tire ça notamment de sa situation géographique très centrale. En Suisse alémanique, la course est plus connue que les 20 kilomètres de Lausanne, par exemple