Entre la Juventus de Turin et l'équipe de Parme, respectivement champion et détenteur de la Coupe d'Italie 2002, qui s'affrontent dimanche soir pour la Supercoupe, le vainqueur est… le colonel Kadhafi. Longtemps mis au ban des nations, soupçonné de soutenir des terroristes, allié des Soviétiques et ennemi juré de plusieurs administrations américaines, le dirigeant libyen sera en effet le premier à soulever le prestigieux trophée remporté l'an passé par l'AS Rome. Dans le stade de Tripoli, le leader arabe joue cette année l'hôte exceptionnel d'une compétition délaissée par les tifosi pour cause de trêve estivale. Politicien avisé, l'homme qui se prépare à célébrer, le 1er septembre, son arrivée au pouvoir il y a trente-trois ans – un record –, n'a ainsi pas hésité un seul instant pour profiter de l'opportunité en proposant aux deux équipes de venir s'affronter de l'autre côté de la Méditerranée. C'est ainsi lui, l'ancien paria du monde occidental, accusé entre autres d'avoir commandité l'attentat dans un avion de la Pan Am au-dessus de la ville écossaise de Lockerbie en 1988 qui veillera durant toute la rencontre sur la Supercoupe italienne.

Assurément, le schéma de jeu du Colonel est moins sportif que diplomatique. Engagé dans une stratégie de rupture de l'isolement international imposé à la Libye et en quête d'une nouvelle respectabilité, le père de la révolution verte a ainsi mis en œuvre, parallèlement aux efforts de ses collaborateurs, une vieille recette: la diplomatie du ballon rond. Dans ce match au niveau international, qui s'est déjà traduit l'an dernier par la levée de l'embargo imposé à la suite de Lockerbie par les Nations unies, Kadhafi peut d'ailleurs compter sur un ambassadeur fidèle en la personne de son fils Al-Saadi Kadhafi. A 29 ans, ce passionné de football est le capitaine de l'équipe Al-Hittihad, champion de Libye en titre, et même de l'équipe nationale. Si ses dribbles et ses feintes de corps ont fait sourire plus d'un téléspectateur transalpin invité, il y a quelques mois, à découvrir dans une émission de football le style chaloupé de la star du calcio libyen, ses investissements dans le football sont en revanche bien efficaces.

En janvier dernier, la société publique d'investissement Lafico (Libyan Arab foreign Investiment Company) a ainsi acquis 5,3% de la Juventus, le club de la famille Agnelli ouvrant la voie à un retour quelques semaines plus tard des Libyens dans le capital de Fiat. En proie à une grave crise, les Agnelli avaient en effet fait appel au colonel Kadhafi qui avait alors acquis plus de 15% de la firme automobile. A la Bourse, certaines rumeurs faisaient même craindre une prise de contrôle du constructeur par les Libyens. Mais après dix ans de présence dans le fleuron de l'industrie transalpine, Kadhafi fut finalement poussé vers la sortie de Turin en 1986, à la suite du tir de missiles libyens sur la petite île italienne de Lampedusa, au sud de la Sicile, en réponse au bombardement de Tripoli par les Américains. A l'inverse, les Libyens côtoient aujourd'hui à l'Assemblée générale de Fiat les Américains de General Motors. Et depuis le début de cette année, la Lafico serait montée à près de 7,5% du capital de la Juve. «L'investissement de Kadhafi est pour nous une grande fierté», s'est exclamé l'administrateur délégué de la Juventus Antonio Giraudo. «Nous souhaiterions aller jusqu'à 20%», a déjà indiqué celui que les Italiens appellent Kadhafino (le petit Kadhafi), qui est entré dans le conseil d'administration de la Juve et qui voue pour les «bianconeri» de Turin une passion équivalente à celle du prince Emmanuel-Philibert de Savoie. Mais le numéro 10 Al-Saadi Kadhafi a aussi été chargé d'envisager le rachat d'autres équipes italiennes dont l'Aquila et la Triestina. Les supporters du PAOK Salonique ont bien compris tout le parti qu'ils pouvaient tirer de l'affaire. Face à la faillite de leur club, ils se sont souvenus qu'autrefois, la Grèce de Giorgios Papandréou, était l'un des meilleurs alliés du Colonel et de ses pétrodollars. Ils viennent ainsi de s'adresser à Tripoli pour relever leur équipe. Kadhafino serait sur le point de voler à leur secours. En attendant la Coupe du monde 2010. La Libye est en effet candidate pour l'organisation de la manifestation. D'ici là, Al-Saadi aura le temps de se remettre. A la fin du mois dernier, son équipe nationale a battu l'équipe de Cuneo en match amical. A la première minute, Al-Saadi a inscrit le premier des cinq buts de sa formation… avant de devoir sortir du terrain pour une fracture à la cheville.