Depuis plus d'une semaine, les Mondiaux de natation s'offrent quelques émois sans risque, avec le triomphe des monstres sacrés Thorpe, Popov ou Phelps. Dans leur sillage, la cohorte des sans-grade rêvasse en silence. Dès lundi, elle renouera avec son ordinaire, le rituel immuable d'un sport dont peu de gens, à travers la télévision, perçoivent la prodigieuse austérité. Les athlètes, eux, n'en ignorent rien. Certains en ont souffert plus que de raison, jusqu'au rejet.

Depuis qu'il a mis un terme à sa carrière, Dano Halsall, lui, ne nage plus. Il ne fréquente pas les piscines, sauf pour y barboter avec ses enfants. La simple idée de s'essayer à quelques vaillantes traversées lui est insupportable. «Tout sport de haut niveau est astreignant. Mais la natation est sans conteste le plus dur et le plus fastidieux, le plus ingrat. Pour parler franchement, j'ai très mal vécu ma carrière.»

Le Genevois reste le seul homme à avoir parcouru le 25 m en moins de dix secondes. La natation lui a tout donné, la célébrité et le confort. Aucun titre de gloire, pour autant, ne parvient à effacer le souvenir de ses souffrances éternelles. «J'en ai souvent débattu avec des triathlètes qui, eux, enchaînent la natation, la course à pied et le cyclisme, trois disciplines laborieuses. Nous avons tous abouti à la conclusion que, à ce niveau, nager ne procure aucun plaisir.»

Jean-Christophe Guinchard, ancien triathlète professionnel, abonde dans ce sens: «Les nageurs, nous les appelons «les bouffeurs de catelles». Ce sport n'est, de loin pas, celui que je préférais. L'eau n'est pas un élément naturel à l'homme. Sans une technique de glisse exceptionnelle, il est impossible de devenir un nageur de haut rang, même en s'entraînant comme un forcené. Pour ma part, je me suis astreint à des stages d'une semaine en piscine. Le programme comportait deux séances quotidiennes de trois heures chacune. Au terme du séjour, j'étais au bord de l'écœurement.»

Bien des nageurs se sont convertis au triathlon, faute de trouver en eux les ressources morales et physiques de persévérer. Ce fut le cas des Suissesses Brigitte McMahon et Magali Messmer, respectivement médaillées d'or et de bronze aux Jeux de Sydney. «La course à pied ou le cyclisme sont harassants, mais le décor varie, la météo change», sourit Guinchard.

Pourquoi la natation, pour quelle quête initiatique, par quelle obstination farouche? Halsall lui-même cherche à comprendre: «Seul trois ou quatre nageurs sont millionnaires. J'ai une profonde admiration pour les viennent-ensuite, ces anonymes qui, à effort égal, ne sont payés qu'en liquide…» Comme Ian Thorpe et l'immense majorité de ses congénères, Halsall justifie cette forme de masochisme impérieux par un désir immodéré de compétition, de victoires. Dans son cas, il ajoute des prédispositions physiques exceptionnelles et la réussite qui, très vite, en a découlé. «Seul le succès m'a donné le courage de continuer. J'ai dû constamment me faire violence. A la fin d'une journée d'entraînement, je n'avais qu'une envie: partir et, surtout, ne plus en parler.»

Tout un univers pavé de carrelage bleu, consigné entre quatre murs. «En natation, l'athlète est totalement coupé du monde extérieur. L'horizon se limite à une ligne noire, le paysage sonore au bourdonnement de l'eau dans les oreilles, et l'activité à une succession de va-et-vient, à raison de six heures par jour, dans une lutte acharnée contre des poussières de seconde. Dans cette vie ascétique, les soucis annexes, tels que les problèmes de cœur, prennent une importance démesurée, car plus rien ne vous distrait de votre existence machinale. J'aime l'eau, j'aime la glisse, et pourtant, durant toutes ces années, jamais je n'ai connu le sentiment de plénitude que m'apporte aujourd'hui la plongée sous-marine.»

Dano Halsall avoue que, au faîte de sa carrière, il a souvent préféré un match de football ou de tennis à la retransmission télévisée d'une épreuve de natation. «La liberté, en termes d'expression, est extrêmement limitée. Aucun contact avec le public. Aucune possibilité de provoquer l'animosité ou l'enchantement, par un geste d'humeur ou une prouesse technique. Peu de dépassements durant les courses, quasiment aucun renversement de situation. Peu d'identification aux athlètes, enfouis sous l'eau et sous leur bonnet. Ian Thorpe est une star mondiale, mais on ne sait pratiquement rien de lui, de sa vie. Il n'y a, dans ce spectacle non abouti qu'est la natation, aucune dramaturgie. Or, c'est l'essence même du sport…»