Quand les premiers cas ont été diagnostiqués, il était déjà trop tard. Les chevaux revenaient d’Arezzo – un CSI italien qui a rassemblé pendant un mois 2000 équidés venus de l’Europe entière – et du concours de Saint-Gatien, dans le Calvados. Un mois plus tard, quatre foyers de grippe équine avaient été recensés dans le nord de la France. Cent cinquante animaux ont présenté des symptômes grippaux et deux sont morts.

Début mai, la psychose a touché le CSI de La Baule, un des plus importants tests pour les cavaliers européens avant les Jeux olympiques. Old Chap Thame, la monture de la Française Eugénie Angot, a présenté des symptômes grippaux, ce qui a entraîné le départ immédiat des meilleurs concurrents tricolores. La perspective d’une épidémie à quelques semaines du rendez-vous londonien fait peur.

Quelle est vraiment la dangerosité de la grippe équine? Comment des foyers peuvent-ils se ­développer dans les concours hippiques alors que la vaccination est obligatoire? Réponses avec Pierre-Alain Glatt, vétérinaire.

Le Temps: La grippe équine est-elle fréquente en Suisse?

Pierre-Alain Glatt: Comme chez l’humain, il faut distinguer l’état grippal et la véritable grippe, qui peut entraîner des symptômes beaucoup plus graves et même la mort. Seule une analyse permet de confirmer la présence du virus, ce qui a été le cas dans les quatre foyers du nord de la France.

La dernière fois que j’ai assisté à une épidémie de grippe équine en Suisse, c’était au Dépôt fédéral de l’armée en 1982 ou 1983. Le virus est devenu très rare chez nous grâce à la vaccination. Une épidémie est enrayée quand 80% de la population est vaccinée et on atteint ce taux chez les animaux à risque, c’est-à-dire les chevaux de concours.

En Suisse, il existe un réseau de surveillance des maladies équines géré par les praticiens, qui s’appelle Equinella. Son équivalence française est le RESPE (Réseau d’épidémio-surveillance en pathologie équine). Ce dernier a déclenché sa cellule de crise le 10 mai.

– Comment des chevaux de concours peuvent-ils être contaminés alors que la vaccination est obligatoire pour eux?

– Tous les chevaux ne réagissent pas de la même façon au vaccin. Cela dépend aussi de la fréquence de la vaccination et du moment où a été faite la dernière injection. Le niveau des anticorps baisse à une vitesse différente pour chaque animal. On pense que pour beaucoup, le vaccin perd de son efficacité après quatre mois. Les chevaux qui participent à des compétitions en Suisse doivent recevoir un rappel chaque année, et ceux qui concourent au niveau international tous les six mois.

Pour que l’immunité se fasse bien, il faut vacciner des animaux en pleine santé et leur donner du repos après l’injection. C’est difficile, car les chevaux de concours ont une pause hivernale de plus en plus courte, même au niveau amateur. Rien n’est obligatoire pour les montures de loisirs, mais certaines écuries exigent que tous leurs pensionnaires soient protégés. Effectuer des rappels plus souvent pourrait être une solution, mais il faut se rappeler que les vaccins ont une certaine toxicité, surtout à cause de leurs adjuvants. Vacciner souvent ne vaut la peine que pour les chevaux qui voyagent beaucoup.

Cela dit, sur les 150 chevaux touchés dans le Calvados, seuls deux sont morts et beaucoup n’ont été que légèrement malades car ils étaient protégés par le vaccin.

– La grippe équine est-elle dangereuse?

– La grippe aiguë laisse souvent des séquelles permanentes à cause de l’inflammation des tissus respiratoires. Dans les écuries qui ne sont pas toujours totalement propres, des complications comme des pneumonies avec carnification des poumons ou des bronchites chroniques peuvent intervenir.

– Comment traiter les chevaux infectés?

– Il faut les laisser au repos, surveiller leur état général et ne surtout pas les faire transpirer. On leur donne aussi des antibiotiques. Cela ne sert à rien pour lutter contre le virus, mais ça les protège contre les infections bactériennes, qui sont les principales complications de la grippe équines. Il faut aussi éviter de nouvelles infections en fermant les écuries et en surveillant les alentours. L’infection peut se répandre si des animaux stationnés dans le même manège partent en concours, si un cheval vient de l’extérieur prendre un cours ou par le va-et-vient des employés de manège, des vétérinaires, des maréchaux-ferrants, des dentistes, etc.

– Comment réagir si un foyer d’épidémie se déclare durant une compétition?

– Le premier réflexe des cavaliers est de ramener leurs chevaux le plus vite possible. C’est ce qu’ont fait les Français à La Baule. C’est une réaction normale, mais qui risque de disséminer le virus. Il faudrait garder les animaux sur place, isoler les malades et attendre un mois pour être sûr que la période d’incubation est passée. Pratiquement, c’est presque impossible de garder les chevaux sur place aussi longtemps. C’est la hantise de tous les organisateurs de concours internationaux. Pour éviter cela, des vétérinaires inspectent les chevaux à leur descente des camions. Mais dans les faits, si la monture d’un grand propriétaire comme Paul Scho­ckemöhle présentait des symptômes suspects, il serait délicat de l’exclure. D’autant plus qu’il n’est pas rare que les chevaux aient un peu de température après un long voyage et que logiquement, si on en craint qu’un animal soit malade, il faut renvoyer tous les chevaux qui ont voyagé avec lui.

– Existe-t-il un seul vaccin ou des marques plus ou moins efficaces?

– On trouve huit vaccins différents sur le marché. Ils sont fabriqués en fonction du bouillon viral du pays qui les produit. On peut donc utiliser un vaccin plus ou moins efficace pour une région donnée et tous les vétérinaires ne sont pas très au courant des souches qui sévissent chez eux. Certains produits sont en outre plus chers ou plus toxiques que d’autres car ils contiennent des adjuvants différents. La souche virale qui a touché le Calvados circule en France depuis environ deux ans. En revanche, le virus est plus stable que celui de la grippe humaine. Il n’y a donc pas besoin de fabriquer de nouveaux vaccins chaque année.

– La grippe équine est-elle la maladie virale la plus grave pour les chevaux?

– Non, la rhinopneumonie déclenche de gros soucis respiratoires permanents. C’est un herpès qui peut prendre quatre formes différentes. Mais cette maladie touche plus spécifiquement les chevaux de course, qui se déplacent beaucoup, et qui font une discipline plus exigeante pour l’organisme. Ce virus est insidieux et il déclenche souvent des avortements. Il existe également un vaccin. Des maladies transmises par les moustiques touchaient plus spécifiquement les pays du Sud, mais arrivent progressivement dans nos régions à cause du changement climatique. C’est le cas de l’encéphalite Western ou de la fièvre du Nil.

– Des foyers de maladie infectieuse sont-ils souvent signalés?

– Oui, chaque hiver, il y a deux ou trois alertes pour la rhinopneumonie ou la grippe équine. Mais cette année, le phénomène a été davantage médiatisé car ça a mis en danger le Prix des Nations à La Baule.

– Quels sont les pays les plus touchés par la grippe équine?

– Les grandes nations d’élevage avec des cheptels très importants comme la France, l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas. Dans l’Est et au Sud, les chevaux sont souvent vaccinés de manière plus folklorique. Cela dépend du calme et de la richesse du pays. En revanche, aucune région n’est totalement épargnée.