«Mordillo, c'est votre vrai nom? Il ressemble plutôt à un pseudo d'artiste...» «Non, non, c'est mon patronyme authentique. On le dirait prédestiné: Mordillo, ça fait penser à mordiller, mordant, mordache.» Ainsi commence l'interview de Guillermo Mordillo, 73 ans, Argentin d'origine, citoyen du monde, dessinateur humoristique parmi les plus vendus aux quatre coins du globe. Accessoirement, membre du jury des Podiums d'Or - récompenses destinées à des émissions sportives TV - du symposium Sportel 2005 qui a eu lieu cette semaine à Monaco (lire LT des 25 et 27.10.2005). C'est là que nous avons eu le privilège d'un tête-à-tête.

Le Temps: Votre biographie indique que vos premiers coups de crayon remontent à l'âge de 8 ans.

Guillermo Mordillo: Je crois, oui. Mais c'était pas terrible. En fait, j'ai commencé à travailler vers 15 ans. A 18, j'avais déjà réalisé quatre livres pour enfants. Puis vinrent les BD, les dessins animés, les voyages. Lima, New York, Madrid, Paris... Le 7 novembre prochain, cela fera cinquante ans que j'aurai quitté mon pays natal.

- Où résidez-vous aujourd'hui?

- Ici, à Monaco. Je suis juré des Podiums d'Or au titre de personnalité locale! Ce qui m'intéresse là-dedans, ce ne sont pas les mondanités, mais les rencontres. Voyez ce que nous sommes en train de faire: une interview, soit un moment rare où deux personnes s'écoutent. A la maison, les familles devraient jouer à interviewer la grand-mère et le grand-père. Sinon, on ne leur parle jamais.

-Combien d'albums avez-vous publiés depuis 1950?

- Je n'en sais rien. Probablement quelques centaines. C'est difficile à calculer, parce que mes recueils ont été distribués dans le monde entier, avec des thèmes différents. Même la Chine a décidé d'en éditer une dizaine. Comme ils sont sans paroles, on les comprend partout.

- Et les livres consacrés au sport?

- Essentiellement deux. D'abord Mordillo Foot (ndlr: un grand classique), ensuite Mordillo Golf. Ces disciplines constituent mes deux passions. J'ai joué au football jusqu'à 30 ans, et je pratique toujours le golf, avec un handicap honorable. D'ailleurs, j'ai disputé plusieurs fois le tournoi des célébrités à Crans-Montana, en compagnie de Colin Montgomerie, Franz Beckenbauer, Jacques Laffite.

- Pourquoi vos personnages sont-ils muets?

- A cause d'un concours de circonstances. En été 1966, je me suis retrouvé à Paris, seul, chômeur et ignorant le français. Alors, j'ai créé des dessins de presse humoristiques simplement pour manger. Des dessins sans paroles, puisque j'étais incapable d'écrire une «bulle» en français! Il se trouve que ça dure depuis quarante ans.

- Ainsi, chacun peut s'identifier à votre œuvre.

- Oui, c'est vraiment magique. Vous savez, mon travail représente l'unique langage où l'on ne perçoit pas mon accent hispanique.

- D'où vous est venue l'idée de tracer ces petits bonshommes et bonnes femmes potelés, avec leur gros nez rond et leur air éberlué?

- Pendant deux ans, j'avais dessiné des cartes de vœux. Comme on ne sait pas si c'est un homme qui envoie la carte à une femme ou l'inverse, il fallait imaginer des personnages rigolos et asexués. Ce fut la genèse de mon style, que j'ai développé par la suite. Dans mes gags, la seule différence entre la femme et l'homme est la discrète poitrine que j'ai rajoutée.

- Autre particularité, vos personnages ne portent aucun nom.

- J'ai oublié de leur en donner un! Après, j'ai réalisé que chaque être humain pouvait s'y reconnaître, précisément parce qu'ils sont muets et anonymes. J'en suis moi-même surpris. Parfois, je me demande si je ne devrais pas expédier un DVD aux Martiens. Peut-être que ça les ferait rire aussi!

- Revenons à vos best-sellers sportifs. Quelle raison vous a amené à exercer votre «vis comica» en ce domaine?

- Le sport s'apparente à une thérapie, à l'instar de l'humour, que je définis comme la tendresse de la peur. Il soigne les angoisses existentielles. Quand je regarde un match de foot ou de tennis, je m'isole de l'actualité désastreuse relayée par les médias. Le sport, c'est aussi la conquête de l'inutile. Gagner ou perdre n'a rien de grave, cela n'influe pas sur le destin de l'humanité. Au fond, c'est comparable à un dessin animé.

- Il paraît que les athlètes vous considèrent comme l'un des leurs, car vous n'assénez aucune leçon de morale, que ce soit par rapport à la violence, à l'argent, au dopage.

- Je vous avoue que ça m'étonne. Je n'ai jamais décelé un sens de l'humour aiguisé chez les champions, sauf involontaire. Lorsque je lis qu'un type a dit: «Nous avons gagné par 0 à 0», je m'esclaffe!

- Vos albums foot et golf utilisent le burlesque ou l'absurdité en tant que moteurs comiques, mais pas la méchanceté. Pourquoi?

- Parce que j'aime l'être humain, sportif ou non. Lors de mon speech au récent Salon du livre de Francfort, j'ai dit aux 200 invités présents: «Je crois en vous. Même s'il y a ici quelques assassins, pédophiles et terroristes, vous êtes, dans votre immense majorité, des braves gens.» Voilà qui résume ma philosophie d'agnostique. Il est temps que l'homme croie en l'homme.

- Réflexion très profonde, venant d'un cartooniste...

- N'oubliez pas que je suis un humoriste. Ne prenez pas au sérieux ce que je raconte!

- En termes de sport moderne, qu'est-ce qui vous plaît le plus?

- Le côté humain, bien sûr. La trajectoire, l'aventure personnelle des joueurs. Et puis, l'aspect émotionnel très fort engendré par la compétition, que l'on ne ressent ni au théâtre, ni au cinéma. Les champions ont beau gagner énormément d'argent, les émotions, elles, ne sont pas payées.

- Question corollaire: que n'aimez-vous pas dans le sport actuel?

- Celles et ceux qui n'aiment pas le sport!