Le sport s’apprête à vivre une saison blanche et sèche. Les compétitions sont reportées ou annulées, à l’instar de Wimbledon qui a capitulé à son tour ce mercredi pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Les instances prennent peu à peu conscience que la pause risque de s’éterniser. L’argent ne circule plus. Et le milieu se retrouve désarmé face à sa terrible fragilité économique: il suffit de quelques semaines d’arrêt pour que la machine peine à redémarrer et que des pannes irréversibles surviennent.

En Slovaquie, le club de football du MŠK Žilina, sept fois champion national depuis 2002, a annoncé qu’il allait être placé en liquidation faute de pouvoir affronter la crise. Aux Etats-Unis, la fédération de rugby – une discipline là-bas en plein développement – s’est déclarée en cessation de paiements dix jours après l’arrêt de ses compétitions. En Allemagne, le président du Bayern Munich Karl-Heinz Rummenigge a déclaré que la reprise du championnat était, pour certains clubs, «une question de survie».

Notre interview de Richard Chassot: «Le sport sera le dernier secteur à se relever» 

Tout cela peut paraître un peu lointain… comme le coronavirus l’était voilà un peu plus d’un mois. Plus personne ne prend les menaces à la légère. Dans une interview à la Neue Zürcher Zeitung, le directeur de la Swiss Football League Claudius Schäfer avance que le risque d’insolvabilité amènera des clubs de l’élite nationale à solliciter l’aide d’urgence de la Confédération. Certains ont déjà formulé des demandes de chômage partiel. Le FC Sion a licencié neuf de ses joueurs dotés des plus hauts salaires, quitte à se retrouver démuni au cas où le championnat devait reprendre.

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Marges fines, réserves limitées

Il existe de nombreux modèles d’affaires différents dans le monde du sport, mais tous sont harmonisés sur l’air de Show must go on. Quand tout s’arrête subitement, nombre de fédérations, ligues, clubs ou même athlètes sont très vite dépassés par les factures à payer.

«Dans de nombreux secteurs de l’économie du sport, les marges sont fines et les réserves financières limitées. Des chocs externes comme la pandémie actuelle peuvent donc rapidement entraîner une spirale négative, susceptible de déboucher sur des faillites», observe Oliver Hoff, directeur de l’institut de recherche indépendant Rütter Soceco, qui a réalisé l’étude «Economie du sport en Suisse» sur mandat de l’Office fédéral du sport (2020). Il détaille:

  • La situation peut menacer la pérennité des événements, car beaucoup ne sont pas assurés contre le risque d’annulation pour cause de pandémie (Wimbledon fait exception) «et ils n’ont souvent pas les réserves financières nécessaires pour amortir ce genre de problème».

  • Pour les clubs professionnels, les revenus s’effondrent (recettes des compétitions, droits TV) tandis que les principaux postes de frais (salaires, infrastructures) demeurent.

  • Pour les athlètes individuels de sports peu exposés médiatiquement, la période est d’autant plus compliquée qu’«ils dépendent souvent d’un grand événement, type Jeux olympiques ou Mondiaux, et s’il est annulé, leurs revenus liés aux compétitions en elles-mêmes et au sponsoring peuvent tout simplement disparaître».

«Il faut toujours faire mieux»

Sous la pression des objectifs à court terme et de la concurrence, le sport semble condamné à ne fonctionner qu’à flux tendu. En Suisse, le CP Berne est vu comme une forteresse financière car il repose sur un chiffre d’affaires colossal (estimé entre 55 et 60 millions de francs), mais il ne dégage qu’un petit bénéfice (54 000 francs l’an dernier). Même au plus fort de sa domination du football suisse, le FC Bâle a toujours affiché un déficit structurel, qu’il ne comblait que par la grâce de performances de haut vol sur la scène européenne ou le marché des transferts.

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Une institution telle que le Tour de Romandie, né en 1947, se retrouve à sculpter un budget «à 1000 francs près» lorsqu’il est, comme en 2018, abandonné par un gros sponsor. «Nous évoluons dans un milieu régi par le principe de performance et de compétition: il faut toujours faire mieux que l’année précédente», souligne son organisateur Richard Chassot (lire son interview complète ici). Par ailleurs ancien administrateur de Fribourg-Gottéron, il développe: «Tout le monde réinvestit en permanence pour faire des résultats, ceci au détriment de la constitution de réserves.»

Le poids des mastodontes

Il n’en va pas différemment à l’international, y compris dans les organisations les plus clinquantes. Le FC Barcelone a généré 841 millions d’euros de revenus en 2019, soit plus qu’aucun autre club dans le monde, selon l’étude «Football Money League» du cabinet Deloitte, mais la crise liée au coronavirus l’a contraint à négocier avec ses stars une réduction momentanée des salaires de plus de 70% pour assurer sa viabilité (une démarche entreprise dans beaucoup d’autres clubs). Vivre sans revenu pendant quelques mois est beaucoup moins problématique pour Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo que pour leurs employeurs.

Dans ce contexte, les regards se tournent vers les mastodontes du sport business. La FIFA réfléchit à créer un fonds de soutien à l’économie du football en puisant dans ses réserves, évaluées à 1,5 milliard de francs. Le CIO, de son côté, traitera «au cas par cas» les besoins des fédérations internationales privées des revenus liés aux Jeux olympiques de Tokyo, qui ont été repoussés à 2021. L’UEFA, enfin, a présenté à ses 55 associations membres, ce mercredi en visioconférence, son plan pour aller, pendant l’été, au bout de la saison interrompue. Car il n’y a qu’en se remettant à marcher que le sport ne se souciera plus de ses pieds d’argile.


Capacité de résilience limitée

En Suisse, selon une récente étude, l’économie du sport générait en 2017 un chiffre d’affaires global de 2,2 milliards de francs (1,7% du PIB) et représentait 97 900 emplois (2,4% du marché), le tout s’inscrivant dans une tendance à la hausse.

De l’événementiel au tourisme en passant par le commerce de matériel et bien sûr le sport professionnel, «tous les secteurs seront affectés par la crise liée au coronavirus, certains plus intensément que d’autres», souligne Oliver Hoff, qui a dirigé la recherche. Reste à savoir s’il ne s’agira que de manques à gagner (ou de pertes) temporaires, ou au contraire de dommages structurels, ce que seul le temps révélera.

Secteurs connectés

«J’estime que si la situation actuelle perdure jusqu’au cœur de l’été, en juillet-août, il y aura dans certains secteurs des conséquences sur le long terme, précise-t-il. C’est à cause de ce risque que les mesures prises au niveau politique pour soutenir financièrement l’économie dans son ensemble, mais aussi celle du sport en particulier, sont si importantes.»

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Tout est interconnecté. La pause du sport a aussi un impact sur d’autres domaines. Dans le canton de Vaud, les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration s’attendaient par exemple à une année 2020 faste en raison de l’organisation de plusieurs grands événements sur le territoire. Mis à part les Jeux olympiques de la jeunesse, qui se sont déroulés en janvier, la plupart n’auront pas lieu.