En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

Automne 1966. Gaston Roelants possède le record d’Europe sur 10 000 mètres et, ce jour-là, une bonne quarantaine de mètres d’avance sur son plus proche poursuivant en entrant dans le dernier virage. Mais soudain la silhouette longiligne du Colombien Alvaro Mejia – sur le papier beaucoup moins redoutable – revient à sa hauteur, puis le double et le cloue sur place pour s’imposer facilement. La course se déroule à Mexico, à deux ans des Jeux olympiques, et pour le journaliste Boris Acquadro, qui a fait le voyage pour la TSR, le constat est implacable: «A 2300 mètres d’altitude, un champion de plaine, aussi grande soit sa classe et ses qualités de récupération, ne pourra lutter contre des hommes vivant sur les hauts plateaux. La preuve en est donnée sous vos yeux.»

De nos jours, de nombreux spécialistes de la préparation physique incitent les sportifs à s’entraîner en altitude. L’air y est plus pauvre en oxygène, cela stimule la production de globules rouges de l’organisme, ce qui entraîne des effets positifs sur la performance. Dans toutes les disciplines se sont imposés les stages à la montagne. Des ingénieurs ont même développé, pour recréer artificiellement leurs caractéristiques, des dispositifs perfectionnés, à l’instar des chambres à hypoxie, qui se multiplient dans les centres urbains. Mais bien avant de partir vaillant à sa conquête, le sport a dans les années 1960 découvert l’altitude et ses particularités en renâclant, contraint et forcé.

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Depuis le 18 octobre 1963 et la désignation de Mexico comme ville hôte des Jeux de la XIXe olympiade de l’ère moderne, de nombreuses questions hantent les nuits des entraîneurs, médecins et autres scientifiques. Comment des corps d’athlètes vivant et s’entraînant à moins de 1000 mètres d’altitude réagiront-ils aussi loin du niveau de la mer? Leurs performances en souffriront-elles? Les champions occidentaux lutteront-ils à armes égales avec les Mexicains, Colombiens ou Kényans, habitués à pareilles conditions? Et au fond, n’iront-ils pas jusqu’à risquer leur santé en produisant d’importants efforts sur les hauteurs de la Sierra Madre?

«Des excuses!»

Le choix de la capitale mexicaine fait polémique. En Europe et aux Etats-Unis, les plus remontés agitent le spectre de résultats sportifs faussés, d’accidents cardiaques, d’amibiase et de troubles intestinaux. Ils pensent, sans doute de bonne foi, qu’«un effort violent de plus d’une minute à une telle altitude peut avoir des conséquences dramatiques sur des organismes habitués à vivre au niveau de la mer», résument Robert Parienté et Guy Lagorce dans La fabuleuse histoire des Jeux olympiques (2000). Les Mexicains répondent, vexés, que ceux qui brandissent pareils épouvantails sont déjà en train de ficeler des excuses pour emballer leurs échecs.

Pour dépasser leurs inquiétudes et mieux comprendre ce qui les attend, de nombreuses nations envoient donc à l’automne 1966 certains de leurs meilleurs athlètes à Mexico. Au programme: une courte acclimatation, puis des entraînements et enfin des compétitions, pour tester leurs réactions. La Suisse dépêche Alex Breitholtz (escrime), Max Brühwiler (gymnastique), Pano Caperonis (natation) et Hans Ruedi Bummenthaler (athlétisme) en éclaireurs. Le contexte ne pèse pas sur les performances des deux premiers, mais leurs camarades sont loin de leur meilleur niveau.

De cette répétition générale des Jeux olympiques, les spécialistes internationaux tirent plusieurs constats: l’altitude n’entrave pas de manière équivalente la pratique de toutes les disciplines; les épreuves impliquant des efforts courts et explosifs (sprints, sauts en hauteur ou en longueur, etc.) «profiteront» des 2250 mètres d’altitude; celles de fond et de demi-fond dès le 800 mètres en souffriront; mais rien n’indique que les hiérarchies seront forcément chamboulées. Ils repartent chez eux par ailleurs convaincus d’une chose: pour préparer au mieux ces joutes en altitude, il faudra s’entraîner en altitude.

Premier titre olympique kenyan

Toutes les nations qui en ont la possibilité envoient ainsi leurs athlètes au grand air de la montagne avant les Jeux olympiques. Les Français s’établissent à Font-Romeu, à 1800 mètres, dans les Pyrénées. Les Soviétiques s’installent à Alma-Ata, qui deviendra Almaty après la chute de l’URSS, à 1700 mètres, au Kazakhstan. Les Américains choisissent la magnifique région de Lake Tahoe, à 1900 mètres, dans la Sierra Nevada. Et les Suisses convergent vers Saint-Moritz, à 1800 mètres, dans les Grisons, pour – expliquent les responsables à un Boris Acquadro décidément de tous les rassemblements – «deux semaines d’acclimatation».

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Difficile de nier que l’altitude de Mexico a eu un impact sur les résultats sportifs des Jeux olympiques de 1968. Si personne n’a attrapé d’amibiase, de nombreux athlètes ont bel et bien souffert de problèmes respiratoires pendant leur compétition. Parallèlement, de multiples performances exceptionnelles ont pu être accomplies. Le Kenya, dont la capitale Nairobi est nichée à 1800 mètres, en a profité pour gagner neuf médailles alors qu’il n’en avait remporté qu’une en trois participations auparavant.

Bref: comme lors de chaque édition, il y eut des perdants et des gagnants. Mais en défrichant le territoire encore vierge de l’effort en altitude, c’est bien le sport dans son ensemble qui est sorti vainqueur de ces Jeux olympiques à 2250 mètres.


«Les Jeux olympiques de Mexico marquent un tournant scientifique»

Trois questions à Grégoire Millet, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne et spécialiste de la préparation physique.

Le Temps: Quelle importance les Jeux olympiques de Mexico ont-ils eu dans l'histoire de la préparation physique?

Grégoire Millet: Ils ont marqué un tournant dans le support scientifique des équipes olympiques dans de nombreux pays, suite aux craintes et interrogations liées à l’altitude. Ces Jeux olympiques ont aussi été déterminants pour l’avancée des connaissances liées à l’entraînement en altitude, avec la création de centres d’entraînement ou les premières utilisations de stations d’hiver par les sportifs, comme Saint-Moritz en Suisse. Paradoxalement, avec le recul, on peut aussi considérer que cela a aussi été un frein pendant longtemps car les altitudes d’implantation de ces structures de préparation étaient souvent trop basses, soit à 1800-1900 mètres alors qu’on sait maintenant qu’idéalement il faut plutôt aller à 2200-2550 mètres. D'autre part, seule la méthode qui consiste à vivre et à s'entraîner en altitude a fait l'objet d'études à l'époque et elle a ses limites: elle s'adresse principalement aux sportifs d'endurance.

De nombreuses nations ont un peu paniqué à l'approche de ces Jeux, ne sachant pas comment leurs athlètes allaient réagir à l'altitude de Mexico. Les craintes étaient-elles justifiées?

De mon point de vue, la peur était exagérée en ce qui concerne la santé des athlètes. Paradoxalement, la prise en compte de l'altitude a par contre été minimisée quant aux effets sur la performance. Sans une préparation spécifique, il est impossible de performer en altitude face à des athlètes acclimatés. Les résultats ont été très fortement impactés par l'altitude.

Il y a 50 ans, le monde du sport découvrait les spécificités du sport en altitude. Aujourd'hui, on la «recrée» via des chambres d'hypoxie. Où en est-on de la recherche sur le sujet?

Début juillet, un symposium a été organisé à Font-Romeu pour célébrer les 50 ans du centre d'entraînement. Dans son allocution, le professeur Benjamin Levine a identifié trois étapes clés dans le développement de l'entraînement en altitude. Le LHTL [live high train high, déjà évoqué]; le développement de divers outils, chambres, masques hypoxiques qui permettent l’utilisation de l’altitude, même si altitude réelle et altitude simulée en chambre ne sont pas complétement similaires; et enfin le RSH, le repeated sprint training in hypoxia [entraînement en hypoxie par répétition de sprints] que nous développons depuis 2013 à Lausanne. La prochaine étape est de mieux comprendre comment combiner les méthodes entre elles puis leur utilisation thérapeutique chez les non-sportifs et les patients.