L’éthique du sport, c’est un peu comme dans la chanson de James Brown: «This is a man’s world/But it would be nothing, nothing/Without a woman or a girl». Depuis plusieurs années, avec une forte accélération ces derniers mois, les affaires sortent, les scandales éclatent parce que des gens dénoncent de l’intérieur des secrets inavouables (corruption, dopage, dessous de table, matchs arrangés) qu’ils ne supportent plus de taire. On les appelle les whistleblowers, en français «donneurs d’alerte», et ce sont très souvent des femmes.

Un rapide tour d’horizon des principaux dossiers noirs du sport vaut mieux qu’un long discours. Hormis Michel Zen-Ruffinen il y a treize ans et Chuck Blazer «retourné» par le FBI, les deux seules personnes à avoir dénoncé ouvertement la corruption à la FIFA sont deux ex-officielles des comités de candidature du Qatar et de l’Australie. L’une s’appelle Phaedra Almajid, elle travaillait comme consultante lorsqu’elle fut témoin de l’achat des voix de trois dirigeants africains en 2010. L’autre se nomme Bonita Mersiades, œuvrait dans le camp australien après avoir été manager de l’équipe nationale. Elle s’étonna, puis s’offusqua de voir que l’Australie essayait elle aussi d’acheter des voix.

En cyclisme, les premières à avoir osé défier l’impunité de Lance Armstrong furent la femme de son ancien équipier Franky Andreu, Betsy, et son ancienne masseuse, Emma O’Reilly. Elles portèrent les premiers coups qui écroulèrent l’imposture. Le scandale du dopage dans l’athlétisme russe est parti des révélations de la spécialiste du 800 mètres Julia Stepanova à son mari, puis du couple à la télévision allemande ARD. En Italie, les «veuves du calcio» sont les grands-mères de la place de mai du football. Sans relâche, elles rompent l’omerta sur la mort suspecte de nombreux anciens joueurs italiens. En Chine, des femmes encore, les anciennes protégées du sulfureux entraîneur Ma Junren, ont raconté dans une lettre ouverte les pratiquantes dopantes qui leur étaient imposées dans les années 1990. Tout récemment enfin, au Kenya, deux spécialistes des haies ont brisé à leur tour un tabou et révélé comment leur fédération – mais le système existe dans de nombreux pays – est prête à effacer un contrôle antidopage positif contre 25 000 dollars.

Pourquoi toujours des femmes? Le phénomène n’est pas propre au sport. Le magazine Time a décerné en 2002 son prestigieux titre de Personnalité de l’année aux «whistleblowers» et illustré sa couverture du portrait de trois femmes: Cynthia Cooper (Worldcom), Coleen Rowley (FBI) et Sherron Watkins (Enron). En 2014, un article de Fortune tentait d’expliquer la surreprésentation des femmes dans la dénonciation de scandales. Le magazine identifiait trois facteurs «spécifiquement féminins»: un goût moins prononcé pour la prise de risque (et donc une tolérance moins grande envers ceux qui en abusent), une propension instinctive à défendre les faibles que Sherron Watkins elle-même nomme «le gène maternel», et un statut quoi qu’il advienne d’outsider.

«Je crois que les femmes ont un pouvoir d’indignation plus grand», avance la chroniqueuse et essayiste Marie-Hélène Miauton, cofondatrice en 2001 de la fondation Moves (Mouvement pour l’éthique dans le sport). «Je sors d’une conférence pour Moves et, à ma grande surprise, le public féminin était le plus réceptif. Dans le sport, les femmes sont moins dans le système, qui est très majoritairement masculin. Comme toutes les minorités, elles sont moins intégrées et ont moins à perdre.»

Il leur a tout de même fallu du courage pour s’élever contre un milieu qui, aujourd’hui, tente de les faire taire. Bonita Mersiades a été virée par le comité de candidature australien, tout comme Phaedra Almajid de celui du Qatar (en plus d’avoir été expulsée du pays). Des 75 témoins cités dans le rapport d’enquête de l’Américain Michael Garcia (lu à ce jour par 6 personnes à la FIFA), leurs seuls deux noms, assortis de commentaires désobligeants, ont été livrés en pâture dans la version expurgée du président de la Chambre de jugement du Comité d’éthique de la FIFA, l’Allemand Hans-Joackim Eckert. Femme de caractère, Bonita Mersiades s’affiche désormais aux côtés des activistes de NewFIFANow et donne des conférences sur son expérience. Phaedra Almajid vit aujourd’hui sous protection aux Etats-Unis et craint pour sa vie si le Qatar devait perdre l’organisation de la Coupe du monde 2022.

La peur est depuis plus d’un an la compagne quotidienne de Julia Stepanova. Deux jours avant la diffusion du reportage d’ARD, elle a quitté la Russie avec son mari et leur enfant. Ils vivent cachés quelque part en Allemagne. Sa première motivation fut… l’amour. Avant d’épouser Vitaly, qui travaillait avec conviction à l’agence russe antidopage, Julia voulut l’affranchir. Se doper d’accord, mais mentir à l’homme de sa vie: impossible. Par amour également, Vitaly la couvrit d’abord, lui achetant même des produits dopants, puis ils décidèrent de tout révéler.

Dans les pays pauvres, les sportives qui parlent sont d’abord des victimes qui se révoltent. Le cas des athlètes chinoises de «l’armée de Ma» ne diffère pas fondamentalement de ces histoires de viols ou d’incestes dont les jeunes filles ne se libèrent, souvent bien plus tard, que par la parole. «Nous sommes des êtres humains, pas des animaux», écrivent notamment les signataires de la lettre, qui toutes pulvérisaient les records dans les années 1990.

Le concept de lanceur d’alerte est encore récent dans le sport. En avril 2015, l’Agence mondiale antidopage (AMA) a mis en ligne sur son site internet un formulaire sécurisé permettant de donner de façon anonyme des informations confidentielles sur le dopage. De son côté, la FIFA a voté le 26 février un train de mesures pour améliorer sa gouvernance. Parmi les neuf axes de réformes: une meilleure représentation des femmes, qui devront désormais être au moins six à siéger parmi les 36 membres du Conseil exécutif. C’est bien mais ce serait plus probant si Bonita Mersiades pouvait être l’une d’elles.