Publicité

Sport en direct, une révolution en marche

Pour la première fois, une rencontre de NFL, la prestigieuse ligue de football américain, sera diffusée en direct, gratuitement et dans le monde entier par Yahoo. Une expérience qui pourrait préfigurer l'avenir de la retransmission des compétitions majeures.

Allen Robinson, des Jaguars de Jacksonville réceptionne la balle lors du Match du 18 octobre. — © SAM GREENWOOD
Allen Robinson, des Jaguars de Jacksonville réceptionne la balle lors du Match du 18 octobre. — © SAM GREENWOOD

Et si Gil Scott-Heron avait tort? En 1970, le poète américain chantait «The revolution will not be televised». En fait, elle pourrait bien l'être. Dimanche, à 14h30 (heure de Londres) pour être exact. C'est à ce moment-là que débutera, à Wembley, la rencontre de football américain opposant les Bills de Buffalo aux Jaguars de Jacksonville. La prestigieuse National Football League (NFL) avait déjà délocalisé quelques matches en Angleterre. Ce qui sera inédit, par contre, c'est qu'il sera cette fois diffusé en direct gratuitement partout dans le monde, par Yahoo.

Ce n'est pas le premier événement sportif dont la retransmission sera confiée à l'un des géants d'internet. Ainsi, les organisateurs du championnat de Formule E ont signé un accord avec Facebook pour la diffusion de ses différentes courses automobiles. De manière générale, les sports les moins exposés médiatiquement peuvent voir dans les infinies possibilités de la toile une manière de doper leur audience.

Des droits jalousement défendus

L'opération de la NFL et de Yahoo est d'une nature totalement différente: elle concerne le championnat dont les droits sont les plus chers du monde, et ils sont jalousement défendus. La semaine dernière, Twitter a fermé deux comptes de sites d'informations sportives qui relayaient des photos et des vidéos -dont certaines de football américain- sans en avoir l'autorisation. Il n'y a donc rien d'anodin à ce qu'une rencontre soit «offerte» à la planète entière: cela peut préfigurer l'avenir de la retransmission des événements sportifs majeurs.

Plus de 5 milliards de dollars par saison pour la NFL, près de 7 milliards en trois ans pour la Premier League anglaise de football: ces dernières années, la renégociation des droits de diffusion des championnats sportifs les mieux cotés ont atteint des sommes records. Et si ce n'était qu'un début? Les lois du marché pourraient être complètement redéfinies si les géants d'internet, armés de moyens considérables, décidaient de s'y intéresser sérieusement. «Sommes-nous entré dans une nouvelle ère? Peut-être, peut-être pas, tâtonne Brian Rolapp, vice-président exécutif média de la NFL, sur le site spécialisé The MMQB, rattaché à Sports Illustrated. La télévision est toujours la plateforme dominante pour diffuser nos matches, mais elle n'est plus la seule. Nous devons préparer le futur.»

L'ADN du show

Il s'agit en l'occurrence de mener un galop d'essai à l'échelle planétaire et d'observer ce qu'il en ressort. Au terme de la partie entre les Bills et les Jaguars, des données colossales auront été récoltées: combien de personnes ont regardé le match? Sur quel support? Pendant combien de temps? L'heure du coup d'envoi n'a pas été fixée au hasard non plus. En Amérique, la partie sera diffusée le matin, un créneau inédit qui pourra être évalué au passage. En Europe (l'après-midi) et en Asie (en soirée, 21h30 à Pékin, 22h30 à Tokyo), la National Football League va obtenir de précieuses informations quant à son audience. Autant de chiffres qui constituent l'ADN du show qu'elle propose, mais surtout du produit qu'elle vend à prix d'or. La NFL a tout à gagner dans cette opération.

D'autant que pour obtenir les droits de cette unique rencontre, Yahoo aurait mis 20 millions de dollars sur la table. Une somme rondelette voisine de ce que paient les diffuseurs traditionnels, en moyenne, par match. L'intérêt du géant américain est limpide: devenir un pionnier en la matière et prendre une longueur d'avance sur ses concurrents potentiels. Il y en avait déjà sur les rangs pour cette rencontre, mais ils proposaient de revendre le contenu aux internautes. La NFL a dit non; Yahoo, de son côté, était d'accord de payer pour voir. La présidente et directrice générale Marissa Mayer a parlé d'une «opportunité historique» lorsque son entreprise a décroché le contrat.

Editorial. Lorsque les poids lourds du Net se mettent au sport

Avant tout une expérience

Pour autant, l'opération menée à l'occasion de ce Jaguars-Bills relève davantage de l'expérience que de la mise en œuvre d'une stratégie finalisée. Question de timing, d'abord: les contrats qui lient la NFL à ses diffuseurs courent, pour la plupart, jusqu'en 2021. Mais il n'y a pas que ça. Beaucoup de questions sont ouvertes, à commencer par la manière de gagner de l'argent en diffusant gratuitement des compétitions sportives achetées au prix fort, ainsi que l'ampleur de l'audience qui peut être mondialement atteinte. La NFL et Yahoo se gardent bien de se mouiller en prévision: le milliard de visiteurs mensuels de la plateforme leur permettent juste de se déclarer «optimistes».

Chef des sports de la RTS, Massimo Lorenzi suit forcément le phénomène avec beaucoup d'intérêt. «Je pense que ce genre d'expériences a de l'avenir, lance-t-il. C'est un mouvement qui commence, il va s'intensifier et on le sous-estime encore. Pourquoi? Simplement parce que nous n'avons pas l'intelligence de la situation, pas de recul.» Les acteurs de l'opération sont au stade de l'innovation. Sauf que cela ne se passe pas dans le secret d'un laboratoire, mais au vu et au su de tous, puisque le public lui-même est au coeur de la démarche.

Pour l'histoire, sans pression

On peut se perdre en «si». Que se passera-t-il si l'expérience est un succès public, si la NFL est convaincue par le mode de diffusion, si un moyen de générer des profits se dégage? Alors, les acteurs globaux (Yahoo, Google et quelques autres) pourraient venir concurrencer les chaînes de télévision qui se partagent le marché actuellement. Mais leur intérêt se limiterait sans doute aux compétitions sportives dont la portée est mondiale, c'est-à-dire les grandes ligues nord-américaines (NFL, NBA) et la Premier League de football anglaise, notamment. De quoi modérer les inquiétudes. «Les sports qui nous intéressent le plus à la RTS, c'est-à-dire le tennis, le hockey, le ski, ont une audience largement moins considérable à l'échelle mondiale», relève Massimo Lorenzi.

En attendant, tous les regards sont donc braqués vers la partie qui opposera les Bills de Buffalo aux Jaguars de Jacksonville, dimanche à 14h30, heures de Londres. Un match qui est loin de déchaîner les passions, soit dit en passant, entre deux équipes qui comptent parmi les seconds couteaux de la NFL depuis des années. Cette fois, ils joueront pour l'histoire. Sans pression: peu importe le résultat sur le terrain.

Comment regarder le match?

Assister à un match de NFL n'aura jamais été aussi simple. Sur nflstream.yahoo.com, la partie entre les Bills et les Jaguars sera diffusée en direct, soit à 15h30 en Suisse. Elle sera également disponible sur toutes les applications Yahoo. C'est l'équipe de CBS qui va produire le match.

Le reste du temps, CBS, Fox, NBC et ESPN se partagent le marché. Différents «paquets», ainsi que du contenu à la demande, sont proposés aux amateurs. Comme depuis les tout premiers accords de l'histoire, les marchés locaux bénéficient d'un traitement de faveur et d'une diffusion en clair: les habitants de San Diego peuvent regarder les matches des Chargers sans bourse délier. Il en ira d'ailleurs de même dimanche à Jacksonville et Buffalo, les deux seules zones de la planète qui échapperont à l'expérience, puisque le match sera diffusé à la télévision selon la tradition.