Il ne flottera pas, cette année, le même parfum de vacances qu’à l’accoutumée au bord des routes du Tour de France, qui a officiellement été reporté en fin d’été, du 29 août au 20 septembre. Débuter le 27 juin n’était plus envisageable depuis que le président Emmanuel Macron a déclaré tout «événement avec un public nombreux» interdit jusqu’à la mi-juillet au moins. Mais l’annulation pure et simple de la Grande Boucle n’était pas une option non plus, car il ne s’y joue pas seulement son palmarès, la gloire de ses héros et les émotions de ses spectateurs, mais aussi la survie de l’écosystème de la discipline tout entier.

«La tenue de cette épreuve dans les meilleures conditions possible est jugée capitale au vu de sa place centrale dans l’économie du cyclisme et pour son exposition, en particulier pour les équipes qui bénéficient à cette occasion d’une visibilité sans égale», stipule l’Union cycliste internationale dans un communiqué détaillant les grandes lignes de son calendrier remanié.

Face à la crise sanitaire actuelle, il y a plusieurs catégories d’événements sportifs. Il y a ceux, d’abord, qui s’en sortiront sans mal car ils avaient contracté la bonne assurance (comme Wimbledon) ou n’avaient pas encore engagé trop d’argent dans l’édition à venir (par exemple Athletissima). Ceux, ensuite, qui tremblent sur leurs fondations et vont devoir faire preuve d’agilité pour s’extraire de l’abîme. Et ceux, enfin, dont l’abdication plongerait des pans entiers de l’industrie du sport dans un futur d’incertitude et de difficultés.

«Too big to fail»

Ce sont les plus gros, les plus importants, ceux autour desquels les calendriers se sculptent et les athlètes s’organisent. A l’échelle du sport, comme certaines entreprises en temps de crise, ils sont tout simplement too big to fail. Il faut les sauver prioritairement parce que lors d’un Euro de football ou d’un Grand Chelem de tennis ne se joue pas que l’histoire du sport, mais le fonctionnement d’une discipline parfois jusqu’à la base de sa pyramide. Les sommes en jeu et les salaires des stars font oublier que les instances relèvent pour la plupart d’une structure associative, avec des mécanismes de redistribution de l’argent. Le succès des Jeux olympiques fait aussi la pérennité de certaines compétitions locales.

Le Tour de France est un cas à part car il n’est pas la propriété d’une fédération mais d’une société privée (Amaury Sport Organisation), qui n’abreuve donc pas les petits clubs ou la relève du cyclisme. Et pourtant, c’est le vélo dans son ensemble qui aurait souffert de l’annulation d’une édition. «Si le Tour n’a pas lieu, des équipes pourraient disparaître, des coureurs et des membres d’encadrement se retrouveraient sans travail», avertissait Marc Madiot, patron de l’équipe Groupama-FDJ, voilà quelques jours.

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«Toute l’économie du cyclisme repose sur le Tour de France, valide Olivier Aubel, chercheur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne. Il faut savoir que le cyclisme est le sport le plus profitable pour les sponsors en termes de gain de notoriété. On considère qu’un franc investi en vaudrait 10 en équivalence publicitaire. Mais 80% des retombées sont liées à la Grande Boucle. Donc il faut être clair: en se payant une équipe cycliste, certaines entreprises s’achètent avant tout la caisse de résonance qu’est le Tour.»

La supprimer revient donc à fragiliser tout l’écosystème. Ce qui justifie que tout soit mis en œuvre pour lui faire place nette si nécessaire. Quitte, par ricochets, à toucher aux dates réservées pour le Tour d’Espagne (prévu du 14 août au 6 septembre, mais qui se déroulera plus tard) ou à chevaucher d’un jour les Mondiaux en Suisse (maintenus au 20-27 septembre)… «Il est clair que le Tour de France prime sur tout le reste, poursuit Olivier Aubel. Les Mondiaux, par exemple, ne pèsent pas bien lourd face à des équipes dont les coureurs sont des employés et qui ne veulent qu’une chose: le Tour. Tout le reste du calendrier peut être aménagé pour qu’il se déroule dans de bonnes conditions.»

Mécanismes de redistribution

Ce jeu du «ôte-toi de là que je m’y mette» vaut pour les autres événements too big to fail, et tout le monde l’accepte parce qu’ils financent l’ensemble de la pratique. L’Euro 2016 a ainsi rapporté 830 millions d’euros à l’UEFA, qui en a redistribué 600 à ses 55 fédérations membres, contribuant ainsi largement à leur santé financière et à leur capacité à encourager le football localement.

Symboliquement, il n’est pas idéal que le report de l’édition 2020 à 2021 entraîne, par jeu de dominos, le décalage de l’Euro féminin à 2022. Mais personne ne s’en plaindra vraiment car le développement du football des femmes se nourrit des faramineuses recettes de celui des hommes. La phase finale de la Ligue des nations deuxième du nom ou l’Euro des moins de 21 ans, qui vont aussi être reprogrammés, n’étaient que des détails de l’équation.

Le report des Jeux olympiques de Tokyo, de 2020 à 2021, pousse pour sa part la quasi-totalité des 33 fédérations internationales impliquées à revoir leur calendrier. World Athletics a beau considérer ses Mondiaux comme «le troisième événement sportif le plus important du monde» (après les JO et la Coupe du monde de football), elle n’a pas bronché pour déplacer leur édition 2021 en 2022.

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Car là encore, le CIO abreuve sa grande famille des bénéfices des Jeux. Ceux de Rio en 2016 lui ont permis de répartir 520 millions de dollars entre les fédérations. Celles d’athlétisme, de natation et de gymnastique en ont touché 40 chacune, les plus petites 7. Cette manne financière représente jusqu’à 90% du budget de fonctionnement de certaines d’entre elles. Le simple report de Tokyo 2020 a plongé les plus vulnérables dans la crainte d’un manque de liquidités à court terme. Alors il faut que les Jeux aient lieu. Et, du calendrier chamboulé aux athlètes perturbés dans leurs cycles de préparation, tant pis pour les effets collatéraux.

De l’intérêt général

Il en va de même à l’échelle du tennis français, tout entier irrigué par les revenus de Roland-Garros, dans le cadre du déplacement de la quinzaine du printemps à l’automne (20 septembre-4 octobre). Selon l’économiste Lionel Maltese, cité dans L’Equipe, le tournoi reverse 100 millions d’euros annuels au monde amateur, huilant ainsi tous les rouages de la mécanique dans l’Hexagone.

Tout le monde sait ce que cela représente. Même Julien Boutter, directeur du tournoi de Metz qui devait se dérouler du 21 au 27 septembre, lui aussi dans le quotidien sportif: «Il faut prendre ça avec philosophie: le tennis a plus à perdre de ne pas avoir un Roland-Garros que de ne pas avoir un Moselle Open. Si on est intelligent, tout le monde peut en sortir grandi et limiter la casse.» L’impact social et économique d’un tel événement justifie que tout soit adapté pour lui.

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Cela ne signifie pas pour autant l’absence de frictions. En tennis, où le calendrier résulte d’une lutte permanente entre des instances très fragmentées, certaines voix ont dénoncé la décision unilatérale prise par les organisateurs de Roland-Garros. Quelques athlètes olympiques au crépuscule de leur carrière se sont demandé s’ils seraient encore dans le coup en 2021. Mais ces cas particuliers ne pèsent pas bien lourd face à l’intérêt général.


A vélo, un automne tout sauf monotone

Toutes les courses incontournables de la saison s’enchaîneront dès le mois d’août. Les coureurs ne sauront plus où donner du guidon, mais cela n’inquiète pas les organisateurs des Mondiaux d’Aigle-Martigny

En temps normal, les épreuves incontournables de la saison cycliste se répartissent entre le mois de mars (avec Milan-San Remo) et la fin octobre (le Tour de Lombardie). En cette année chamboulée par le coronavirus, aucune ne pourra se dérouler avant le 1er août, date choisie pour la reprise du World Tour. Cinq mois de perdus… mais pas de classique sacrifiée: l’Union cycliste internationale est bien décidée à rattraper toutes les courses les plus attendues du calendrier avant la fin de la saison.

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Le Tour de France aura lieu du 29 août au 20 septembre, les Mondiaux d’Aigle-Martigny du 20 au 27 septembre, puis suivront à des dates pas encore communiquées le Giro en Italie et la Vuelta en Espagne. Et il faudra encore trouver des dates pour disputer les cinq «monuments» d’un jour (Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie)… Le flou artistique demeure sur le tableau général, mais une chose est sûre: coureurs et directeurs sportifs auront des choix à faire.

«Une revanche pour les vaincus du Tour de France»

Coprésident du comité d’organisation des Championnats du monde valdo-valaisans, Grégory Devaud veut voir le verre à moitié plein: «Nous serons peut-être le premier grand événement sportif en Suisse de l’après-coronavirus, et il faut garder à l’esprit que nous allons mettre en valeur toutes les familles du cyclisme, pas seulement les professionnels masculins mais aussi les femmes, les jeunes, etc. Que l’UCI ait confirmé nos dates est donc une bonne nouvelle.»

Ombres au tableau: le programme des Mondiaux a aussi été confirmé, avec son contre-la-montre masculin le dimanche 20 septembre, soit le jour de l’arrivée du Tour de France sur les Champs-Elysées. Et le Giro débutera sans doute peu après la course en ligne messieurs, qui a lieu une semaine plus tard. De quoi craindre pour la participation des stars? «Je n’en suis pas sûr, il faut s’intéresser aux types de coureurs qui peuvent gagner les différentes épreuves, répond Grégory Devaud. Notre contre-la-montre ne va pas sacrer le même genre de coureur que le Tour, donc certains feront peut-être en sorte d’être là. Et une semaine plus tard, la configuration de notre course en ligne peut justement permettre à un grimpeur de gagner un titre de champion du monde, ce qui n’est pas souvent le cas. Elle pourrait même constituer, sept jours plus tard, une belle revanche pour les vaincus du Tour de France!»

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