Au moment du but, le spectateur qui assiste au match depuis les tribunes ou au bord du terrain a forcément une fraction de seconde d'hésitation pendant laquelle il s'attend à ce que les joueurs refassent, au ralenti si possible, tous les gestes qu'ils viennent de faire. C'est si vrai qu'un stade moderne digne de ce nom possède maintenant un écran géant destiné à satisfaire le public gavé de télévision. Le spectacle du sport est inimaginable sans «replay», un mot qui en dit encore plus que le mot «ralenti» puisqu'il sous-entend que nous re-voyons re-jouée une action qui a déjà été jouée auparavant. Au ralenti, bien sûr, c'est encore mieux.

Le replay et le ralenti sont deux instruments essentiels à la représentation du geste sportif. Les entraîneurs s'en servent pour élaborer des tactiques ou rendre les gestes de leurs protégés plus performants. Les arbitres, aux erreurs si humaines, sont conviés à l'utiliser. Le ralenti est devenu le garant de l'objectivité – on y voit le vrai geste, le détail et le sens du mouvement qui fait l'action de jeu, on y juge si le jugement de l'arbitre qui opère en temps réel est valable et si sa perception sont exacts. Seule question en suspens: faut-il s'en remettre au re-play et au ralenti, ou faut-il conserver à l'appréciation de la performance un petit reste de subjectivité humaine?

La confiance aveugle faite au replay et au ralenti est l'aveu des faiblesses de la perception humaine. La photo-finish est le symbole de cette faiblesse. Elle a l'exactitude et la durée de ce que l'œil ne peut voir. Le sport est plein de ces choses presque imperceptibles dont on ne voudrait pas se priver: le millième de seconde qui fait la différence, ou le frémissement d'un muscle. Or, les effets de ces techniques d'observations visuelles sont entièrement intégrés à notre perception. Les enfants imitent sans difficulté l'articulation des gestes filmés au ralenti. Le corps a appris de l'image comment il se déplace. La perception d'une course ou d'une action inclut maintenant le ralenti dès la première vision.

Les créateurs d'images se sont de tout temps interrogés sur le mystère du mouvement, bien avant qu'ils ne disposent des outils de la photographie et du cinéma. La statuaire grecque a figé le geste du discobole; en fait, ce geste est une posture reconstituée. Le modèle du discobole prend la pose, il ne lance pas. Les peintres du Moyen Age ont représenté l'action par des séries d'images – soit juxtaposées comme dans une bande dessinée, soit, de manière étrange, superposées dans une seule image. Ainsi, un tableau du peintre siennois Simone Martini (début du XIVe siècle) montre les miracles opérés par le Beato Agostino. On y voit par exemple, le saint qui sauve un enfant tombé d'un balcon: sur la même image l'enfant est sur le balcon alors que la rambarde se brise, il est dans l'air en train de tomber, et il est debout à côté du saint qui vient de le sauver. Alléluia. Mais de mouvement proprement dit, il n'y en a pas encore. Plus tard, les envolées des batailles, l'enchevêtrement des corps en lutte ou au combat, sont indiqués par la composition d'ensemble des toiles, la ligne des hallebardes, les courbes des chevaux, le décor. Mais de mouvement au sens où nous le voyons aujourd'hui, pas encore.

Léonard de Vinci, génial comme d'habitude, est le premier à avoir essayé de représenter le mouvement en tant que tel. Dans ses dessins, on perçoit l'intuition des techniques qui n'existent pas, la chronophotographie ou le cinéma. Mais cela reste une intuition. Il concevait le mouvement comme un ensemble continu, mais il détaillait les phases du mouvement de l'eau ou des oiseaux comme des états successifs d'immobilité. Pour l'œil nu de l'homme, même le plus habile, le mouvement reste un mystère. C'est la photographie, et surtout la chronophotographie d'Etienne-Jules Marey, ou de Eadweard J. Muybridge, qui ont radicalement changé notre vision du mouvement à la fin du XIXe siècle. En créant une technique qui permet de figurer les phases successives d'un mouvement, ils ont donné une forme à l'intuition de Léonard de Vinci.

A partir de ces expériences, il est devenu possible de se représenter ce que seuls les instruments optiques sont capables de décrire. Les yeux humains y ont pris du plaisir, ils s'y sont habitués. Au point que l'esprit est maintenant capable de se représenter ce qu'il ne peut pas voir lui-même. La vision du sport est l'expérience de cette perception. Pas étonnant que les sports modernes soient nés en France et en Angleterre dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en même temps que la photo. Au moment où on fixait les principes et les règles de la boxe, du football et du tennis, au moment où on créait les Jeux olympiques, on inventait une nouvelle manière de voir.