Eludons d’emblée un débat inutile: le bilan suisse aux Championnats du monde de ski alpin de Cortina d'Ampezzo ne fera pas d’ombre à celui de Crans-Montana 1987. Les 14 médailles décrochées par Erika Hess, Pirmin Zurbriggen et les autres tiennent, dans l’histoire de ce sport, de l’exception et certainement pas de la règle. Aucune nation n’a réussi pareille performance depuis, et il y a fort à parier que cela n’arrivera jamais, alors que de plus en plus de pays différents se mêlent à la lutte aux podiums.

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Cela étant posé, la délégation helvétique a fait forte impression, ces deux dernières semaines, dans les Dolomites. Au pire: ses slalomeurs s’emberlificoteront les lattes ce week-end et son butin en restera à neuf médailles. Au mieux: Wendy Holdener, Ramon Zenhäusern ou d’autres le compléteront d’un supplément de métal précieux pour approcher (ou dépasser) celui de Vail 1989 (11). Dans tous les cas, il sera plus riche que lors des 15 éditions précédentes des Championnats du monde.

Après avoir remporté le classement des nations de la Coupe du monde l’hiver dernier pour la première fois en trente ans, la Suisse confirme sa renaissance en ski alpin. Elle ne la doit pas qu’à la somme de destins individuels hors du commun. L’histoire du sport montre que les générations dorées n’éclosent pas par hasard. La graine est plantée par une volonté coordonnée, arrosée par la mise en place de structures efficaces, traitée à l’engrais d’investissements ciblés. Il faut ensuite de la patience, dix ans, parfois plus, avant la récolte.

Du short-track au football

L’exemple du short-track en Corée du Sud est particulièrement éloquent. Dans les années 1980, les autorités politico-sportives du pays cherchent à se donner un moyen de briller dans une discipline olympique hivernale au moment où le «patinage de vitesse sur piste courte» s’apprête à faire son entrée au programme (à Albertville en 1992). Des ovales de glace sont construits un peu partout dans le pays, des équipes constituées dans les écoles et les universités, avec tout ce qu’il faut d’aménagements et de bourses pour susciter des vocations. Résultat: les Sud-Coréens ont décroché 48 des 168 médailles olympiques distribuées à ce jour en short-track.

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Il s’agit d’un cas particulier car la discipline est relativement récente et l’effort fut particulièrement coordonné. Mais même dans le plus populaire des sports, le football, les cas de réformes structurelles profondes entraînant des succès majeurs, avec un délai d’une dizaine d’années, ne manquent pas.

En France, l’Institut national du football est fondé à Vichy en 1972, le premier centre de formation du pays suit en 1973, et les Bleus gagnent l’Euro 1984. En Espagne, Johan Cruyff donne les grandes lignes pour créer la Masia en 1979, année où il quitte le FC Barcelone comme joueur. Il y revient comme entraîneur en 1989 et décroche une première Ligue des champions en 1992.

En Suisse, l’argent de la participation à la World Cup américaine et le contrat de sponsoring signé avec Credit Suisse en 1994 permettent à Roy Hodgson (sélectionneur), Hansruedi Hasler (directeur technique), Dany Ryser (chef de la formation) et Hans-Peter Zaugg (responsable des sélections) d’innover, avec un nouveau concept de la relève, basé sur une philosophie moderne et nourri par une professionnalisation des entraîneurs. Nous sommes en 1995. L’équipe de Suisse des moins de 17 ans est sacrée championne d’Europe en 2002 puis du monde en 2009, tandis que la Nati participe régulièrement aux phases finales des grands tournois dès 2004.

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Traumatisme et déclic

La perspective d’accueillir les Jeux olympiques peut aussi constituer le moteur d’un développement du sport de performance. La Chine atteint son record de médailles à Pékin en 2008, la Grande-Bretagne à Londres en 2012, le Brésil à Rio en 2016.

Parfois, il faut un traumatisme sportif pour moderniser des structures qui ronronnent. En football, il se produit en Allemagne avec l’élimination de la Mannschaft en quarts de finale de la Coupe du monde 1998 (3-0 contre la Croatie). Dans la foulée, la fédération revoit tout son système de relève, jusqu’alors dévolu aux clubs amateurs, et investit dans la formation des coachs. Philipp Lahm et ses coéquipiers atteignent la finale de l’Euro 2008 et gagnent la Coupe du monde 2014.

En Belgique, c’est un Euro 2000 catastrophique qui pousse les responsables à tout reprendre depuis le début, introduisant des méthodes d’entraînement plus ludiques dès le plus jeune âge, histoire de perdre moins de joueurs à l’adolescence et de ne pas exclure les talents qui cadrent peu avec le système. En 2018, les «Diables rouges» se hissent à la première place du classement FIFA et en demi-finales de la Coupe du monde.

Le ski suisse a aussi eu son déclic. En 2005, la délégation nationale revient des Championnats du monde de Bormio sans la moindre médaille. Une année et demie plus tard, la fédération installe trois centres de performance à Brigue, Engelberg et Davos pour créer une émulation entre ses plus grands talents. Beaucoup des stars d’aujourd’hui en sont les produits.

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Petits pays riches

Dans certains pays, la tradition de telle ou telle discipline est telle que les champions apparaissent presque naturellement. Il en va ainsi du curling au Canada, du ski de fond en Norvège, du football ou du beach-volley au Brésil.

Au-delà de ces particularismes locaux, la qualité de l’encadrement fait la différence et les petits pays d’Europe occidentale – riches, bien organisés, pas trop corrompus – s’en sortent mieux que de grandes nations aux bassins de population beaucoup plus grands. Avec le même nombre d’habitants que le Tessin, l’Islande qualifie régulièrement ses sélections pour de grands tournois internationaux (Euro de football, Mondial de handball).

Dans les sports individuels, les structures sont nécessaires mais non suffisantes pour produire des champions de tout premier plan. En tennis, le Canada voit poindre une génération très prometteuse depuis quelques années (Shapovalov et Auger-Aliassime chez les hommes, Fernandez chez les femmes) après avoir repensé son modèle de formation dès 2006. Mais la France, nation la plus riche et la plus structurée du milieu, qui produit des membres du top 100 mondial à la chaîne, n’a plus connu de vainqueur du Grand Chelem depuis 1983.

Pendant ce temps, la Suisse en comptait deux, Roger Federer et Stan Wawrinka. Mais là, il ne faut pas se mentir: le fait que deux champions de ce calibre naissent en quatre ans d’intervalle dans le même pays tient quand même, un peu, du hasard.

Collaboration: Laurent Favre


Cet article a été modifié le 24 février avec le retrait de l'affirmation selon laquelle aucune nation n'avait remporté 14 médailles ou plus aux Championnats du monde avant la Suisse en 1987, ce qui est faux: la France de Marielle Goitschel et Jean-Claude Killy en a décroché 16 en 1966, au Chili. Merci au lecteur qui nous l'a fait remarquer!