Bon gré mal gré, le football suisse ouvrira ses frontières à tous les ressortissants de l'Union européenne (UE) dès vendredi prochain, en conformité avec la loi. «Nous ne prendrons pas le risque d'être à nouveau traînés devant les tribunaux. Quelques affaires récentes ont suffisamment terni notre image», ironise Edmond Isoz, directeur de la Swiss Football League (SFL). L'entrée en vigueur des accords bilatéraux, le 1er juin prochain, confronte le sport helvétique à une menace qu'il a longtemps crue inoffensive, ou réservée au seul secteur de l'économie. Le processus est en marche et, désormais, rien ne l'arrêtera.

Pour le «ghetto» sportif de la neutre Helvétie, les bilatérales signées avec les quinze Etats membres de l'UE n'offrent, sur le plan juridique, aucune alternative valable. L'article 2 du document garantit la libre circulation des natifs de l'UE sans discrimination fondée sur la nationalité, à l'intérieur des 15 000 autorisations annuelles et globales de séjour durable. En clair: tous les sportifs européens munis d'un permis de travail ne seront plus considérés comme étrangers, de même que les sommes de transfert seront abolies, en dehors des indemnités pour rupture de contrats.

«L'exception sportive» plaidée à Bruxelles par Sepp Blatter, président de la FIFA, n'essuie que des veto. En Suisse, la SFL abandonne ses ultimes réticences ou, plus exactement, ses dernières illusions. Elle entre dans l'Europe, même si les incidences sur la campagne de transferts ne seront perceptibles que l'été prochain – soumis à des contingentements stricts, les clubs de Super League affichent presque tous complets.

A titre d'exemple, Neuchâtel Xamax pourrait entamer le prochain championnat avec onze Allemands, Français ou Italiens. Dans ce marché de libre concurrence, la SFL tente, par quelques subterfuges alambiqués, de préserver sa relève, en filigrane l'équipe nationale. «Il ne s'agit pas d'apporter un soutien aux éléments doués, car ceux-ci réussiront toujours, mais aux garçons qui, à l'image d'Alex Frei, Marco Streller ou Ludovic Magnin, ont besoin de temps pour arriver à maturation. Nous voudrions inciter les clubs à former de jeunes joueurs suisses. La loi nous laisse une marge de manœuvre extrêmement étroite, mais nous consultons des experts afin de trouver des solutions juridiques acceptables.» Le hockey suisse partage les mêmes préoccupations. Mieux: il étudie les mêmes solutions, mais à son rythme et avec une mauvaise foi consentie. «Si tous les clubs sont unanimes, peut-être pourrons-nous édicter un règlement interne qui limite le nombre d'étrangers», suggère Franz A. Zölch, président de la Ligue nationale (LN). Et d'ajouter, un rien désabusé: «Jusqu'à ce qu'un joueur communautaire dépose plainte contre nos mesures restrictives.»

Le gentlemen's agreement conclu entre les clubs de LN n'a aucune valeur juridique – si tant est, fondamentalement, que tous ces clubs soient dirigés par des gentlemen. N'importe quel sportif communautaire qu'une fédération empêcherait d'exercer son métier peut saisir un tribunal, avec la certitude absolue d'obtenir gain de cause. La jurisprudence en la matière est plutôt fournie (Bosman, Malaja, Basel Magic, Kolpak).

Le hockey, malgré tout, cherche à gagner du temps. «Honnêtement, lorsque nous avons débattu de la libre circulation des personnes au cours des six dernières années, nous n'avons jamais pris le sujet trop au sérieux», convient volontiers Franz A. Zölch. La dernière assemblée de la LN a adopté une solution transitoire, autrement dit un compromis illicite (lire encadré).

«Aujourd'hui, personne ne souhaite ouvrir les frontières, confirme son président. Seuls deux ou trois clubs manifestent quelques velléités de ce genre. Avant de libéraliser le marché, nous devons absolument trouver un palliatif aux sommes de transferts, afin d'assurer le financement de la formation. Dans un deuxième temps, nous serons forcés de redéfinir le sens des équipes nationales.» La fédération internationale (IIHF) s'y emploie déjà. A terme, selon toute vraisemblance, la sélection d'un pays s'étendra à tous les joueurs en activité dans son championnat depuis un certain nombre d'années, et non plus uniquement aux natifs et aux naturalisés. Cas d'école: le Canadien Mike Richard (GC-ZSC) ou le Français Philippe Bozon (Ge-Servette) seraient habilités à défendre les couleurs de la Suisse…