De passage à Council Bluffs (Iowa) le 8 octobre dernier, l'ancien maire républicain de New York, Rudy Giuliani, a récité les arguments de campagne du candidat George Bush. Mais pour porter l'estocade, il a poussé la comparaison entre le président en exercice et son principal adversaire John Kerry sur le terrain du sport. «Je pense que le prochain débat devrait traiter du sport», a-t-il glissé, ne plaisantant qu'à moitié. Il a alors dépeint Kerry comme un usurpateur, autoproclamé amateur de sport alors qu'il n'en a pas les attributs.

Peu importe que le sénateur du Massachusetts pratique assidûment le ski, le hockey, le windsurf, voire même le kitesurf (planche tractée par un parachute), le clan Bush préférait s'attarder sur les quelques bourdes sportives qu'il a, il est vrai, commises lors d'allocutions publiques. Kerry a ainsi déjà inventé des noms de joueurs de baseball ou transformé le nom d'un stade célèbre. Une association baptisée Football Fans for Truth a même été montée pour tenter de convaincre le public que Kerry «n'a pas les capacités pour assumer les responsabilités de fan en chef».

Le titre est honorifique, car l'influence directe du président des Etats-Unis sur le sport dans son pays est très limitée. Il n'existe aucun ministère des sports au sein de l'administration de Washington, et le mot sport n'apparaît pas une seule fois dans la proposition de budget fédéral pour 2005. Le financement se fait par le biais des dépenses liées à l'éducation, qui couvrent les enfants scolarisés jusqu'à l'université. La construction des infrastructures, la mise en place et la gestion des activités sportives dépendent presque exclusivement de la contribution des collectivités locales (Etats, municipalités, comtés), des partenaires privés ainsi que de très nombreux bénévoles. Le seul grand dossier sportif qui aura impliqué George Bush est celui des stéroïdes. Les médias et la communauté internationale lui avaient alors reproché son laxisme sur le sujet, mis en évidence notamment par les faibles moyens mis à la disposition de l'Usada, l'agence gouvernementale chargée de la lutte contre le dopage. Acculé, le chef de l'Etat reprendra la main, évoquant la question lors de son dernier discours de politique générale annuel, en janvier dernier.

Mais, dans le même temps, l'administration en fonction aura abandonné au Congrès le lancement de la réforme du Comité olympique américain (USOC) après une série de scandales retentissants. Une mission cruciale, dans la mesure où l'USOC est l'organe qui supervise la presque totalité des fédérations sportives aux Etats-Unis, y compris celles qui représentent des disciplines absentes des Jeux olympiques. Son budget, qui se monte à 483 millions de dollars sur quatre ans, est entièrement financé par des fonds privés. Le contrat de retransmission signé avec la chaîne américaine NBC pour les Jeux de 2010 et de 2012 lui a ainsi rapporté directement 300 millions de dollars.

Le gouvernement n'a pas plus d'emprise sur le sport professionnel, qui ne perçoit pas la moindre subvention de la part de l'Etat. Les clubs pros parviennent néanmoins à contourner le système en contraignant régulièrement les collectivités locales à participer à la construction d'infrastructures privées, sous peine de s'exiler dans une autre ville, affectant ainsi durement l'économie régionale dans bien des cas. Une manière de chantage, rendue possible par le principe de franchise sportive, entité strictement privée qui peut continuer à exister sous d'autres couleurs, un autre nom et dans une autre ville.

George Bush a, lui-même, fait partie de cet univers lorsqu'il dirigea le club de baseball professionnel des Texas Rangers, de 1989 à 1994. Une expérience très mitigée, même si sa passion pour le sport et son sens du contact humain y ont fait l'unanimité. «Dubya» caressa même un temps l'idée de devenir commissaire de la Major League Baseball, c'est-à-dire numéro un de la première ligue professionnelle de baseball aux Etats-Unis, avant de renoncer. Cette légitimité vis-à-vis du monde du sport est loin d'être neutre dans la construction de son image. Celle d'un Américain ordinaire, partageant nombre des préoccupations et des centres d'intérêt de ses concitoyens. Les impairs de Kerry ainsi que son attrait pour des sports élitaires sont, à l'inverse, dépeints par le clan républicain comme une preuve supplémentaire de la distance qui le sépare de l'Amérique profonde. Les milieux sportifs eux-mêmes restent, en tout cas, prudemment à l'écart du débat. Seules quelques âmes égarées, dont le basketteur international des Denver Nuggets, Carmelo Anthony, farouche démocrate, osent afficher leurs préférences. A quoi bon se mouiller, le prochain président sera, de toute façon, un amateur de sport.