Décryptage

Du sport, si je veux. Vraiment?

Cours de gym avec nourrissons, fitness ouverts 24h/24... Les possibilités de pratiquer une activité physique se multiplient: énorme pression ou libération?

Lorsqu’on lui demandait quel était le secret de sa forme, Winston Churchill répondait, selon la légende: «Le sport. Jamais de sport.» Certains aujourd’hui préconisent le sport, toujours le sport. Il semble ne plus y avoir de limites à la pratique. Prenez les fitness; les établissements ouverts 24 heures sur 24 se multiplient à Genève et Lausanne. Ailleurs, beaucoup sont ouverts de 6h à minuit.

«Les rythmes sont moins standardisés aujourd’hui. Les individus travaillent la journée, parfois tard, ils veulent ensuite voir leurs amis, faire du sport et concilier tout cela avec leur rôle familial, énumère Claudine Burton-Jeangros, sociologue de la santé à l’Université de Genève. Nous sommes une société hyperactive, nous voulons tout faire et ne renoncer à rien. Dès lors, nous nous reposons moins. C’est la tendance américaine, où les fitness mais aussi les magasins, les bibliothèques, etc. restent ouverts toute la nuit.»

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Les fitness proposent la garderie

Autre exemple frappant: de nombreux cours et fitness, toujours eux, proposent un service garderie à leurs clients, d’autres visent les mamans de nourrissons avant qu’elles ne reprennent le travail. On peut pratiquer la «gym poussette», faire du yoga avec son poupon ou même s’en servir d’haltère durant une leçon de musculation. Plusieurs marques de poussettes, en outre, proposent des modèles «running». «Cela fait longtemps qu’il existe une offre d’activités physiques à pratiquer avec son enfant mais il y a eu un renversement. Le petit n’est plus au cœur du programme, comme avec les bébés nageurs, il devient une sorte d’accessoire pour sa maman qui veut faire du sport», estime Solène Froidevaux, sociologue du sport et doctorante en Etudes Genre à l’Université de Lausanne.

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Des mères toujours plus présentes

C’est que les jeunes mères sont toujours plus présentes dans les salles ou sur les terrains de sport. «Le corps est le premier objet par lequel on parle, il est devenu un capital que l’on peut travailler et cela pèse très fort sur les femmes qui viennent d’accoucher, souligne Lucie Schoch, sociologue du sport. Il y a une injonction à retrouver la ligne au plus vite.

Prenez la médiatisation de Kate Middleton à sa sortie de clinique; les premiers commentaires ont porté sur les kilos perdus.» Carine Grimm de Jussel, à la tête de Avec bébé, propose des séances de «Gym poussette» aux mamans durant leur congé maternité. Elle assure que la silhouette n’est pas le premier objectif: «L’idée est surtout de permettre aux mères de se rencontrer et d’échanger. Beaucoup ont envie de bouger car elles n’ont pas pu le faire pendant neuf mois, nous répondons à cette demande.»

Roberta Antonini Philippe, docteur en psychologie du sport à l’Université de Lausanne, voit dans ces exercices une démarche positive. «L’activité physique est une source de bien-être et les jeunes mamans ressentent le besoin de se réapproprier leur corps. Il faut seulement garder à l’esprit que l’organisme a besoin de temps. De même, le fitness au milieu de la nuit semble problématique pour la régénération.»

Les canons ont évolué

Doit-on évoquer, dès lors, une possibilité de faire du sport en permanence, ou plutôt une injonction? «Les standards esthétiques ont évolué. A la Marilyn Monroe des années 1950 a succédé la brindille des années 1990. Aujourd’hui, on veut un minimum de muscles et des mollets galbés, d’où la pression à faire du sport qui touche également les hommes», note Lucie Schoch.

Et aux canons de beauté s’ajoute un discours moral: nous nous devons désormais d’être en bonne santé. «La notion de responsabilité individuelle est devenue centrale. Nike a introduit son slogan «Just do it» dans les années 1990, c’est l’idée, très culpabilisante, que chacun doit se prendre en main», argue Solène Froidevaux. «Longtemps l’idée a prévalu que l’on ne pouvait rien quant à son état de santé. Aujourd’hui, le message est que l’on peut et donc que l’on doit bien manger, faire du sport, etc.», ajoute Claudine Burton-Jeangros. Un message d’autant plus martelé qu’il y a là un important marché à exploiter.

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