Vous n’avez pas pu manquer les images, visages en gros plan déformés par le capteur du téléphone portable, de Roger Federer et Rafael Nadal échangeant des banalités ou évoquant leur état de forme respectif sur Instagram lundi soir. Peut-être même comptiez-vous parmi les 55 000 personnes qui ont suivi la discussion en direct? Le cas échéant, vous n’avez pas appris grand-chose que vous ignoriez, mais vous avez passé un bon moment en compagnie des deux joueurs, qui semblaient aussi prendre du plaisir à l’exercice.

Au temps de la pandémie, les sportifs professionnels sont privés de compétition mais les réseaux sociaux leur permettent de continuer à exister dans la vie des gens. C’est aujourd’hui non seulement souhaité par leurs sponsors, mais aussi exigé par une partie de l’opinion publique qui n’admet pas qu’une voix qui porte comme celle de Roger Federer s’abstienne de relayer les «bons messages». Et c’est bien sûr également très apprécié par les passionnés.

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Stan et Benoît font la paire

Les athlètes sont nombreux, comme les deux légendes de la petite balle jaune, à s’être prêtés à l’expérience de la conversation avec les membres de leur communauté en ligne. Certains, à l’instar du footballeur français Samir Nasri, en ont profité pour s’exprimer sans langue de bois, voire régler quelques comptes personnels. D’autres, comme l’ancienne skieuse Lindsey Vonn, babillent de tout et de rien pendant des heures avec leurs followers. Quelques-uns enfin se révèlent sous un jour nouveau, comme les joueurs de tennis Stan Wawrinka et Benoît Paire dont les pitreries font marrer bien au-delà du cercle des amateurs de tennis.

C’est sympa, bon enfant et surtout: direct. Les passionnés y trouvent l’impression d’une réelle proximité, les sportifs la possibilité d’une communication contrôlée. Les outils technologiques modernes permettent aux champions de faire entendre leur voix sans intermédiaire, eux qui bénéficient souvent d’une audience en ligne beaucoup plus développée que les médias traditionnels. Cristiano Ronaldo compte 85 millions d’abonnés sur Twitter, soit le double du New York Times. Et le footballeur portugais en dénombre trois fois plus sur Instagram…

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Beaucoup d’athlètes ont pris conscience de leur capacité à parler droit dans l’oreille du fan, et ils en profitent. La tendance, qui préexistait à la crise sanitaire actuelle, va bien au-delà des live Instagram. En 2014 est née outre-Atlantique la plateforme The Players’ Tribune, qui publie des textes signés par des sportifs de premier plan eux-mêmes et qui, débarrassés de toute méfiance vis-à-vis du média, s’autorisent parfois des témoignages extrêmement puissants. En 2019, le joueur américain Noah Rubin a imaginé un équivalent consacré au tennis, Behind the Racquet, qui lui a valu d’intégrer la liste des «20 personnes qui font le tennis mondial» dressée par le quotidien L’Equipe, alors qu’il n’est que 225e au classement ATP.

Ici l’Américaine Cori «Coco» Gauff, actuelle 52e joueuse mondiale:

Interviews en plein match

Ces initiatives poursuivent toutes le même but: rapprocher les sportifs de ceux qui apprécient leurs exploits, nourrir leur passion, leur donner l’impression d’être au cœur de l’action. Même la frontière qui sépare le joueur du spectateur lors des compétitions tend à disparaître. Le Français Patrick Mouratoglou, qui tente de mettre sur pied un circuit de tennis à huis clos pour relancer la discipline malgré la crise, imagine des matchs où les fans pourraient poser des questions aux joueurs lors des changements de côté via un système d’écouteurs, mais aussi des interactions avec «le coach, le kiné, le préparateur physique, la famille», dit-il à L’Equipe. «On veut être assis à la table de l’équipe des joueurs, comprendre ce qu’est le coaching, en apprendre plus sur les stratégies dans le tennis, vivre les émotions plus intensément au cœur de l’action.»

C’était aussi l’un des (nombreux) paris de la XFL, une ligue de football américain lancée cette année outre-Atlantique pour concurrencer la toute-puissante NFL: joueurs et coachs pouvaient être interviewés en pleine rencontre pour booster la «fan experience» qui obsède les acteurs du sport globalisé. Le coronavirus a déjà eu raison de la XFL: elle n’était pas encore armée pour affronter une telle crise. L’ambition de rapprocher l’athlète de l’admirateur, elle, survivra.