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Les sportifs s’expriment de plus en plus dans le sillage du quaterback des San Francisco 49ers Colin Kaepernick.
© Otto Greule Jr / AFP

Sport américain

Les sportifs afro-américains font entendre leur voix

«Black lives matter!», clament les manifestants afro-américains. Leur voix également, constatent les sportifs, qui s’expriment de plus en plus dans le sillage du quaterback des San Francisco 49ers Colin Kaepernick

En 2040, la présidente (Chelsea) Clinton recevra peut-être Colin Kaepernick à la Maison-Blanche. Alors que le geste du quaterback métis des 49ers de San Francisco, qui a refusé le 26 août dernier de se lever pour l’hymne national américain avant un match de pré-saison de la National Football League (NFL), n’en finit de remuer l’Amérique, Barack Obama a reçu le 30 septembre Tommie Smith et John Carlos, ainsi que des descendants de Jesse Owens. Le temps long de la politique et celui beaucoup plus court de la compétition se sont télescopés ainsi dans un saisissant raccourci.

Owens, quatre médailles d’or rapportées des Jeux de Berlin au nez et à la moustache d’Adolf Hitler, n’avait jamais été honoré par la Maison-Blanche. Tommie Smith et John Carlos, eux, menèrent une existence de parias, exclus de l’équipe olympique américaine, après avoir brandi un poing ganté de noir sur le podium du 100 m des Jeux de Mexico en 1968.

Kaepernick vivement critiqué

En 2016, année de la mort de Mohammed Ali (déchu de son titre mondial en 1967 parce qu’il avait refusé de servir au Vietnam), année du septantième anniversaire de la disparition de Jack Johnson (premier boxeur noir champion du monde des poids lourds), Tommie Smith et John Carlos sont des «légendes», des «consciences» qui ont «ouvert la voie» et «créé des opportunités» (Barack Obama).

Mais Colin Kaepernick, qui «refuse d’afficher [sa] fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur», est un «sympathisant de Daesh» (le député républicain Steve King), un renégat «qui ferait mieux de changer de pays» (Donald Trump).

Un acte engagé qui a évolué

Kaepernick n’aura peut-être pas à attendre aussi longtemps que Jesse Owens pour redevenir un exemple. D’une part parce qu’en modifiant son geste de protestation – d’abord assis durant l’hymne national puis, sur la recommandation d’un coéquipier ancien membre des bérets verts, un genou à terre – il a passé d’une posture provocante à une autre suggérant la réflexion qui ébranle l’Amérique bien plus profondément que le débat Trump-Clinton. Genou planté dans le sol, il ne déclare pas la guerre; il demande une trêve. Et une prise de conscience. Fait nouveau: sa démarche a rapidement été suivie par quantité d’autres sportifs américains.

Certains de ses coéquipiers des 49ers, tout d’abord. Puis le linebacker des Broncos de Denver, Brandon Marshall. Et quatre joueurs des Dolphins de Miami (un 11 septembre!). Jeremy Lane, joueur des Seahwaks de Seattle, est resté assis. Le cornerback des Kansas City, Chiefs Marcus Peters, a préféré lever le poing, un geste repris également par trois joueurs des Rams de Los Angeles et deux des New England Patriots, et qui fait bien sûr référence au podium de Mexico 1968.

Un mouvement qui transcende les disciplines

Tommie Smith et John Carlos, depuis la Maison-Blanche, ont apporté leur soutien à Kaepernick. «Rien n’égale le monde du sport comme vitrine pour prendre position, même si cela amène des critiques», a souligné John Carlos.

Le mouvement s’est également propagé dans les compétitions de jeunes où de nombreuses équipes de lycées ont adopté la posture genou fléchi de Colin Kaepernick. Il s’est étendu à d’autres disciplines, comme le football (la joueuse – blanche – Megan Rapinoe avant un match international contre la Thaïlande) ou le tennis.

Serena Williams, qui a refusé durant 14 ans de participer au tournoi d’Indian Wells parce qu’elle estimait y avoir été victime de racisme, a apporté sa pierre à l’édifice en citant Martin Luther King: «Il vient un temps où le silence est une trahison.» Aux premières loges, le San Francisco Chronicle évoque «une renaissance du militantisme sportif».

Un public désapprobateur

Même si le maillot N°7 du joueur de San Francisco est désormais l’un des plus vendus de la ligue, la grande majorité du public désapprouve son initiative. Pour le fan de base, le patriotisme et le sport sont deux sanctuaires inviolables. Historiquement, les championnats de baseball ou de football ont toujours symbolisé aux Etats-Unis le retour à une vie normale après les grandes crises. Apprécier le sport, c’est jouir du temps qui passe, un idéal peu compatible avec les revendications politiques. Sommée de prendre des sanctions, la NFL s’est bornée à rappeler que «se lever durant l’hymne national était encouragé mais pas obligatoire.»

Ces athlètes qui ont pris conscience de leur pouvoir

Il y a encore vingt ans, s’y soustraire était lourd de conséquence. En 1996, le basketteur des Denver Nuggets Mahmoud Abdul Rauf refusa de chanter l’hymne national pour convictions religieuses. Il ne fut suspendu qu’un match mais fut transféré en Turquie deux ans plus tard. Aujourd’hui, un Joakim Noah, certes étranger, qui refuse d’assister à un dîner à l’académie militaire de West Point avec son équipe de Knicks de New York, ne risque que quelques quolibets.

En football américain et en basketball, le fossé est toujours plus grand entre des spectateurs blancs et des athlètes issus des minorités visibles. Alors que les Afro-Américains ne représentent que 13 à 15% de la population vivant aux Etats-Unis, ils constituent 68% des effectifs de NFL et 74% de ceux de NBA. Au fil des années, ces sportifs ont pris conscience de leur poids économique. Et donc de leur pouvoir. L’an dernier, les basketteurs ont obtenu le départ du propriétaire des Los Angeles Clippers Donald Sterling, obligé de revendre sa franchise après des propos racistes.

Appels aux sportifs de couleur

Avant Kaepernick, les basketteurs Dwyan Wade, LeBron James et Carmelo Anthony ont profité en juillet dernier d’une remise de prix diffusée sur ESPN pour exhorter les sportifs de couleur à faire entendre leur voix. Ils furent entendus par Michael Jordan, star ultime, mais champion critiqué pour son mutisme, qui prit pour la première fois position et versa deux millions de dollars à deux associations.

Les basketteurs de la NBA envisagent de mener une action concertée le 25 octobre pour le début de la saison. Solidaire, ou consciente du danger, la NBA a entamé des consultations avec les joueurs «pour nous rassembler et parvenir à des actions fortes», selon le courrier adressé aux joueurs par le commissionnaire de la ligue Adam Silver.

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