Tendance

Les sportifs du dimanche prennent leur week-end

Pratiquer une discipline collective sans avoir de matches le samedi ou le dimanche: c'est le souhait de plus en plus de footballeurs, volleyeurs et autres basketteurs, qui veulent garder du temps pour d'autres activités

Un drôle de bruit court dans le petit monde du volley-ball vaudois. Le niveau du championnat régional de 2e ligue masculine serait globalement plus élevé que celui de la 1re ligue nationale. «C’est même une certitude. Les cinq premières équipes du classement pourraient jouer les premiers rôles au sein de la division supérieure», lance Patrick Froesch, joueur du VBC Cosmos. En Coupe de Suisse, le petit club lausannois a éliminé trois équipes de 1re ligue, dont deux sur le score sans appel de 3-0 et la dernière par 3-1, «parce que nous nous sommes déconcentrés», précise-t-il.

Ces résultats surprennent jusqu’à ce qu’on s’intéresse à la composition de l’équipe. Sur les treize joueurs du contingent de Cosmos, deux seulement n’ont jamais joué en Ligue nationale A. Les autres y ont gagné des titres et cumulent plusieurs centaines de sélection en équipe nationale. Leur qualité de jeu leur permettrait encore facilement de jouer en Ligue nationale B, voire plus haut pour certains. Ils restent pourtant en 2e ligue car le championnat possède un avantage déterminant à leurs yeux: les matches se disputent en semaine alors que, dès la 1re ligue, ils occupent tous les samedis de l’hiver. Et si les «Cosmonautes» ont encore envie de se faire plaisir sur un terrain, ils veulent surtout être libres le week-end.

Structures moins rigides

Ils ne sont pas les seuls. La tendance existe de manière plus ou moins marquée dans la plupart des disciplines collectives. A l’approche de la trentaine, les obligations professionnelles et familiales prennent le pas sur les ambitions sportives. Certains arrêtent leur «carrière». D’autres veulent continuer, mais cherchent à s’affranchir de conditions-cadres trop rigides; les entraînements qui rythment les semaines, les matches qui plombent les week-ends, les phases de préparation et les championnats qui balisent l’année. Alors ils redéfinissent leur pratique autour de l’essentiel: le jeu. Pas forcément au plus haut niveau possible.

Pour Fabien Ohl, sociologue à l’Université de Lausanne, ce choix reflète une réalité peu connue de la «consommation» du sport. «Parce que c’est un spectacle, la compétition est très visible. Mais toutes les enquêtes dans les pays occidentaux montrent qu’elle n’est de loin pas la principale motivation. En Suisse, l’attrait de la nature, le bien-être, la santé, le plaisir, les rencontres, la convivialité arrivent loin devant. En conséquence, de nombreux individus ne souhaitent pas organiser une partie importante de leur temps, le week-end, en fonction de la compétition.»

Le football aussi touché

Dans différentes disciplines, des équipes refusent des promotions obtenues sur le terrain car elles impliquent des matches le samedi ou le dimanche. Des championnats parallèles se développent sur la promesse d’une organisation moins lourde, plus à la carte. Des ligues dites détente, wellness ou plaisir offrent du jeu, rien que du jeu, et des activités qui ne débordent pas sur les week-ends. A Genève, le Groupement autonome de basket-ball – non affilié à la Fédération suisse – compte quatre divisions garantissant des matches en semaine et «peut se targuer d’être une ligue moins contraignante, mais tout autant sportive et compétitive» que les championnats officiels, souligne son site internet.

En football, le phénomène se traduit par le succès des compétitions seniors, avec des matches programmés les jeudis ou les vendredis soir. L’âge minimum pour y accéder a été abaissé de 32 à 30 ans, voilà deux saisons, pour que les nouveaux trentenaires ne raccrochent pas les crampons dans l’intervalle. Certaines équipes d’actifs se sont approprié l’argument pour convaincre de nouveaux joueurs de les rejoindre. En 2e ligue inter (cinquième division), le FC Collex-Bossy fixe bon nombre de ses matches à domicile le vendredi soir. «C’est une stratégie pour attirer de bons joueurs. Comme nous ne leur offrons pas de compensation financière, contrairement à de nombreuses équipes, nous devons proposer d’autres avantages. Jouer à un bon niveau et avoir les week-ends libres, cela intéresse beaucoup de monde», détaille le président du club, Mehdi Derouazi.

«Omnivores culturels»

Il y voit un véritable changement d’époque. «Plusieurs autres clubs genevois font désormais comme nous, car la demande existe, continue-t-il. Il y a vingt ans, jouer le vendredi soir n’aurait pas été un argument pour faire venir des renforts, parce que les gens avaient le travail la semaine et le football le week-end. Aujourd’hui, la nouvelle génération veut jongler avec de nombreuses activités supplémentaires.»

Fabien Ohl confirme l’apparition d’«omnivores culturels», plutôt recrutés dans les catégories sociales moyennes et supérieures. «Une même personne peut combiner la pratique des sports collectifs mais aussi des activités culturelles, du tourisme le week-end, du ski ou des randonnées en montagne. Et ce goût pour différentes activités conduit à ne pas bloquer les week-ends à cause du calendrier sportif. Quand c’est un nombre limité de week-ends, cela passe encore, mais quand il s’agit de tous les week-ends, cela ne passe plus.» Le sociologue n’annonce pourtant pas la disparition du traditionnel match de football du dimanche après-midi. «Il y a plusieurs profils de consommateurs de sport. Il y a un aspect rituel du match du dimanche que certaines populations apprécient, en tant que joueur comme en tant que spectateur.»

Comme une délivrance

Mais pour ceux qui ont connu le sport d’élite, sortir de cette routine peut confiner à la délivrance. «Après de nombreuses années à haut niveau, on aspire à retrouver un peu de liberté, à faire autre chose», témoigne Patrick Froesch, ancien joueur du Lausanne Université Club. Mais les «Cosmonautes» ne s’ennuient-ils pas en 2e ligue, qu’ils dominent sans partage depuis trois ans? «En fait, nous avons lancé une mode. Aujourd’hui, il y a plusieurs équipes avec d’anciens joueurs de LNA dans le championnat. Et comme on ne s’entraîne plus vraiment et qu’on vieillit, les écarts se resserrent.»

Chaque année, le petit club lausannois cherche le frisson du haut niveau en Coupe de Suisse. Par le passé, il a atteint les quarts de finale de la compétition, ou affronté l’équipe de LNA du LUC dans un duel fratricide galvanisant (mais perdu). Cette année, les Lausannois accueillaient le VBC Uni Berne – leader de son groupe de Ligue nationale B – pour le compte du sixième tour. Face à une équipe jeune et franchement taillée pour l’élite, ils n’ont pas démérité, mais se sont inclinés trois sets à rien. «La logique est respectée, soupirait Patrick Froesch à la fin du match. La différence se fait sur les automatismes, l’entraînement. Après, si nous avions été au complet et dans un très bon jour, nous aurions pu espérer davantage. Mais là, trop de joueurs importants n’étaient pas disponibles.» Normal: le match se jouait un dimanche.


«C’était soit viser un titre en LNA, soit jouer avec mes potes»

Cédric Hominal est un des rares joueurs suisses de volley-ball à avoir vécu de sa passion à l’étranger. De 2008 à 2015, il était professionnel en France, où il a été sacré champion avec Tours (2012) et meilleur passeur du championnat de deuxième division (2011). La saison dernière, il a disputé la finale du championnat de LNA avec le LUC et, cette année, il se retrouve en 2e ligue vaudoise avec le VBC Cosmos.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi d’évoluer en quatrième division nationale?

Cédric Hominal: C’était plus ou moins prévu de longue date. Avec quelques potes, nous nous étions promis de nous retrouver pour jouer ensemble lorsque nous arrêterions le sport d’élite. C’est une autre approche, sans contraintes ni pression. Je ne viens que pour quelques matches et à côté de ça, je m’entretiens au fitness.

- Vous trouvez votre compte chez les amateurs?

- Bien sûr que le niveau de la ligue n’est pas fou, mais ce n’est pas l’essentiel. J’ai fait mon petit bout de chemin, j’ai tout gagné en Suisse, presque tout en France. Maintenant, j’ai trouvé un travail et je suis content de pouvoir profiter de mes week-ends avec ma compagne, qui était aussi sportive d’élite en France, tout en me faisant plaisir sur un terrain avec mes amis.

- Pourquoi avoir décidé de lever le pied au niveau régional et pas à un stade intermédiaire, la Ligue nationale B, la 1re ligue?

- M’entraîner quatre fois par semaine et consacrer mes week-ends au volley-ball, mais à un niveau plus faible que celui que j’avais connu, cela ne m’intéressait pas. J’ai même eu une proposition d’un club de LNA, mais il ne me semblait pas armé pour être champion de Suisse et il n’y avait que ça qui pouvait me stimuler. Au point où j’en étais, c’était soit viser un titre national, soit jouer avec mes potes.

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