Thierry Donard ne se rappelle plus précisément combien de films il a réalisé sous le label «Nuit de la glisse» depuis une trentaine d’années. Mais il sait très bien pourquoi il continue: «Tous ces athlètes ont une relation très profonde avec leur environnement. Je crois qu’on a besoin de s’en inspirer. Aujourd’hui plus que quand j’ai commencé. Il y a trente ans, on n’avait pas l’impression que la nature pouvait nous échapper. On ne parlait pas de réchauffement climatique.» Dans «Don’t crack under pressure (season two)», il a promené ses caméras des fjords norvégiens aux Dolomites, des rivières mexicaines aux plages de Tahiti. Les paysages comptent parmi les stars du film, presque autant que ceux qui s’y éclatent.

Chaque année, la «Nuit de la glisse» convoque une pléiade de sportifs de l’extrême dans les cinémas du monde. Les images sont étourdissantes. Les athlètes semblent danser en équilibre sur la fine ligne blanche qui sépare la performance extraordinaire de l’accident, pendant que le spectateur non averti se cramponne à son siège avec une question en tête: pourquoi cette quête de la limite? «Entre la vie et la mort, il y a un espace de liberté fantastique», philosophe, dans le film, l’apnéiste italien Davide Carrera. Cet espace, chacun l’investit avec sa propre logique.

Des sensations uniques

Tikanui Smith vient y chercher «des montées d’adrénaline». Cela fait cinq ans que ce Tahitien de 25 ans vit du surf. Sa spécialité: les grosses vagues. «A partir de 6 mètres, c’est une bonne hauteur, mais cela peut monter jusqu’à 20 ou 25, détaille-t-il. Cette année, la plus imposante que j’aie surfé devait faire 15 mètres.» Grand, athlétique, gueule de star, il découvrait Genève pour la première du film, jeudi. «Pourquoi je fais tout ça? C’est beaucoup plus excitant que la compétition. Et il n’existe pas mieux que la sensation que tu éprouves quand tu as réussi une grosse vague.»

Mais même s’il est un des meilleurs à cet exercice, il ne s’en sort pas toujours à bon compte. Il montre ses bras couverts de cicatrices. Enumère ses blessures de l’année (un talon cassé, une épaule luxée). «A Tahiti, nous avons l’une des plus belles vagues du monde, Teahupoo. Ce n’est pas la plus grosse, mais elle est parfaite, très creusée. La particularité du spot, c’est qu’il y a très peu d’eau. Quand la vague casse, tu vois le récif. On le touche régulièrement.»

Ça peut faire mal. Tikanui a même failli y laisser la peau il y a quelques années. «Je me suis pris quatre vagues de suite sur la tête. J’ai avalé et respiré de l’eau, craché du sang. Après l’incident, j’ai eu un déclic. Je voulais consacrer ma vie à surfer des grosses vagues.» Depuis, il scrute la météo et traque ces monstres de par la planète. Il se voit bien le faire pour dix ans encore, à chercher ses limites et les sensations qu’il aime tant.

Le rationnel de l’équipe

En bon Suisse, Mathias Wyss passe, lui, pour le rationnel de l’aventure. Sa spécialité? Le vol en wingsuit qui, assure-t-il, ne lui procure pas d’adrénaline; juste du plaisir. «J’ai toujours eu le rêve de voler, raconte-t-il. J’ai voulu devenir pilote militaire mais je n’ai pas été retenu dans la sélection finale. Ensuite j’ai fait du parachutisme. Je vois le wingsuit comme une continuité qui, en plus, me rapproche de la montagne, que j’adore. Il n’y a rien de comparable, tu voles comme un oiseau. Tu es l’aile.»

Sa discipline a coûté la vie à de nombreux adeptes ces derniers mois. Le Zurichois n’a pourtant pas l’impression, lorsqu’il s’élance d’une falaise, de prendre des risques inconsidérés. Et il sait de quoi il parle: le risk management fait partie de son métier dans la sécurité informatique. «Je vole de telle manière que si j’ai de la malchance ou que je commets une erreur, j’ai encore de la marge», explique-t-il.

Ne plus chercher à repousser ses limites

A 33 ans, il ne cherche plus à repousser ses limites. «Lors de quelques vols, je me suis rendu compte que le danger augmentait sans que les sensations ne deviennent meilleures. Alors, aujourd’hui, je trouve ma motivation ailleurs, par exemple en ouvrant de nouvelles voies.» Jamais en mode casse-cou: il mobilise cartes suisses («les meilleures du monde») et mesures au laser avant de s’élancer.

Tikanui Smith et Mathias Wyss illustrent toute la diversité de ce qui habite les «héros» de Thierry Donard. Le réalisateur valide: «Je ne choisis que des gens humbles, qui s’adonnent à leur sport pour eux-mêmes. Mais après, ce serait moins intéressant si les athlètes étaient tous pareils.» Ils ont pourtant un point commun, comme le dit l’un d’entre eux dans le film: ils aiment la vie. Et surtout l’explorer loin de leur zone de confort.


«Don’t crack under pressure (season two)», à voir dans le cadre de la «Nuit de la glisse» ce week-end (et jusqu’à mardi dans certaines salles) en Suisse romande.