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Les sportifs peuvent-ils faire avancer la paix?

Pour sa dixième édition, le forum monégasque Paix et Sport s’est interrogé sur la meilleure manière d’impliquer socialement les champions. Les ex-stars du foot Didier Drogba et Lilian Thuram sont aux avant-postes

Un footballeur, aussi célèbre soit-il, peut-il faire la différence et empêcher une guerre? Une boxeuse, déterminée à faire monter sur un ring les filles dans les quartiers, peut-elle transformer son sport en arme de pacification massive? Une équipe de tennis de table peut-elle, comme cela fut le cas dans les années 1970 lors du rapprochement diplomatique entre les Etats-Unis et la Chine, jouer les bons offices entre deux gouvernements ennemis? Aucune de ces questions ne peut être tranchée par une réponse facile. Mais pour son dixième anniversaire, le forum monégasque Paix et Sport en a fait son leitmotiv.

«Le sport comme facteur d’apaisement et de développement a un formidable avenir, juge son fondateur, l’ancien champion du monde de pentathlon Joël Bouzou. Paix et Sport est un label que l’on rêve de voir partout, dans tous les stades du monde.» Une remarque appuyée par l’universitaire Pascal Boniface, spécialiste de la géopolitique sportive: «Le sport n’est pas une baguette magique. Il ne peut pas à lui seul permettre de réunifier la Corée ou de réconcilier Israéliens et Palestiniens. C’est néanmoins un instrument propice au rapprochement individuel ou collectif. Il peut donc transcender certains clivages politiques, sociaux et religieux.»

Tirer des «signaux d’alarme»

A Monaco, la présence des dirigeants de la Fondation du FC Barcelone, du Paris Saint-Germain, ou de l’équipementier sportif Nike donnent l’impression que le monde du sport est prêt à basculer dans la prévention des conflits, ou dans l’assistance aux migrants (comme le fait la Fondation du Barça en Italie et en Grèce). A voir: «Les sportifs, parce qu’ils sont au cœur de la société, peuvent tirer des signaux d’alarme. Ils peuvent par exemple démontrer, avec leurs équipes multiethniques, que le vivre-ensemble fonctionne bien dans les stades», juge l’ex-footballeur vedette français Lilian Thuram, dont la fondation lutte contre les discriminations raciales.

N’empêche: beaucoup de sportifs célèbres, et pas mal de sponsors intéressés par une image plus positive, veulent croire qu’ils peuvent éviter le pire ou réparer les plaies: «Le sport rime par définition avec dialogue. On doit se parler, se comprendre, canaliser son énergie», explique au Temps une autre star des stades, l’ex-footballeur ivoirien Didier Drogba.

Le havre de Monaco

Que les sportifs rêvent de paix à Monaco peut se comprendre. La Principauté, refuge prisé des champions désireux de bénéficier de ses conditions fiscales favorables, a l’avantage d’être neutre et appréciée par les sponsors. Le prince Albert soutient l’initiative Paix et Sport depuis sa création. L’initiative, toutefois, va bien au-delà des deux journées de manifestation. Plus d’une centaine de jeunes champions ont été nommés «champions pour la paix» et conduisent, à ce titre, des projets dans une cinquantaine de pays dans le monde. Une «caravane pour la paix» a été organisée dans la région africaine des grands lacs, en particulier dans le Burundi en quasi-état de guerre, pour promouvoir la compréhension mutuelle autour des stades.

Didier Drogba, sensible à ce déploiement de bonnes volontés, y prend sa part en Côte d'Ivoire, son pays, où les lésions de la guerre civile demeurent: «Ma force est ma neutralité, poursuit-il. C’est pour cela que je ne veux pas faire de politique en tant que telle. J’investis avec ma fondation dans le domaine social, par le financement de cliniques mobiles. J’utilise aussi l’image de notre équipe multiethnique quand je me rends dans le nord du pays. Nous ne sommes pas des ambassadeurs. Nous sommes des témoins écoutés.»

Pour les clubs, c’est l’heure de la philanthropie

Du coté des puissances d’argent qui gravitent autour du sport, un autre argument est mis en avant. Les grands clubs, comme les grands sportifs, savent que l’heure est à la philanthropie. Ils ont compris qu’il faut savoir donner pour rester populaire auprès de leur public, et se montrer plus éthiques pour valoriser leurs marques. «La paix est le meilleur des arguments publicitaires. Lorsqu’un pays va bien, lorsqu’on ne s’y entretue pas, le sport est roi», estime un conseiller du Comité international olympique (CIO)… tout en refusant de commenter la décision prise de suspendre la Russie (mais pas ses athlètes) des JO d’hiver de 2018 à Pyeongchang, en Corée du Sud.

Notre récent dossier: Repenser la philanthropie

Le patron du CIO, l’Allemand Thomas Bach, est d’ailleurs, lui, allé plus loin. Il a noué avec le Prix Nobel 2006 Muhammad Yunus un partenariat pour investir une partie de l’argent du sport dans l’entrepreneuriat social. L’Allemand Hans Reitz, ancien communicant d’Adidas, mène ces efforts. Résultat: un fonds d’investissement dédié, avec le label Paix et Sport, va bientôt être créé à Monaco, sur le modèle du capital-risque dans les start-up technologiques.

Invité jeudi soir à présider la soirée de gala de Paix et Sport au Sporting Monte-Carlo, Muhammad Yunus l’a réaffirmé: «Les champions sportifs ne se rendent parfois pas compte de leur impact. Il est énorme, en particulier chez les jeunes.» Président du Grameen Creative Lab chargé de repérer les initiatives prometteuses dans l’entrepreneuriat social, Hans Reitz poursuit: «Le sport est un excellent vecteur pour passer de la charité à l’investissement. L’esprit de compétition qui anime les sportifs fait d’eux des entrepreneurs naturels. Nous apportons le savoir-faire social. L’objectif est de prêter à ceux que les banques ignorent, de parier sur ceux qui sont aux abords des stades ou sur les rings, mais pas dans les salles de marché.» Lundi, Muhammad Yunus était de passage à Lausanne, pour y présenter les modalités d’un autre partenariat avec l’EPFL.

A ce sujet: Muhammad Yunus plaide pour l’entrepreneuriat social à l’EPFL

Question: investir dans le social, ou dans les efforts de paix, peut-il être fructueux dans un environnement politique dégradé? Pas sûr, selon Lilian Thuram: «Le sport professionnel, c’est aussi l’adversité, la bagarre, la confrontation. Nous pouvons être d’importants moteurs de changements. Mais pas seuls. Nous devons nous inscrire dans des démarches collectives, pas seulement sportives.»

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