«Ce livre, c’est un hacking de notre métier et de notre milieu. Puisse-t-il aider, mettre en garde, bousculer voire révolutionner, et inciter à virer quelques incompétents et quelques pervers.» Dépeindre l’envers du décor pour faire bouger les lignes, telle est l’ambition de l’ouvrage «Je suis le cycliste masqué», paru début avril. Dopage traditionnel et mécanique, climat de suspicion au sein du peloton, «vélorution Sky» et précarité du métier: tous les dossiers chauds du vélo sont abordés d’un point de vue anonyme mais pas anodin: celui d’un coureur de premier plan, habitué des tours les plus prestigieux et vainqueur d’une étape (au moins) sur la Grande Boucle.

Ce livre s’inscrit dans une véritable tendance, principalement nourrie en France par la maison d’édition Hugo Sport. Dans la série des «Je suis le sportif masqué», il y avait déjà eu le footballeur et le rugbyman avant le cycliste. «The Secret WAG» (accronyme de wives and girlfriends) offrait les révélations d’une femme de footballeur; «Sexe, fric et foot» (à paraître chez Arthaud) promet celles d’un agent international.

Ce ne sont pas les premiers livres à plonger dans les coulisses du sport. Pour ne parler que de cyclisme, les enquêtes de fond côtoient depuis longtemps les témoignages de repentis du dopage (Tyler Hamilton) ou de ceux «qui ont dit non» (Christophe Bassons, Paul Kimmage). Mais les sportifs masqués ont la double particularité d’être des insiders (privilège du sportif sur le journaliste d’investigation) et de ne pas avoir à craindre les réactions du sérail (privilège du masqué sur celui qui parle à visage découvert). «Je suis libre comme l’air. Un danger public», avertit le Rugbyman masqué.

Le terrain, la dépression, l’écriture

Le phénomène a commencé outre-Manche. En 2011, «The Secret Footballer» signait une première chronique dans le Guardian. Comme une plongée dans les coulisses de la Premier League écrite au stylo noir. L’auteur a joué dans de grands clubs, gagné beaucoup d’argent, mais raconte avec un certain spleen les excès, les caprices, et sa dépression. Passé du terrain de football aux colonnes d’un quotidien, il pousse la porte des librairies une première fois en 2012. Il sera traduit, publiera d’autres tomes de ses aventures et fédérera un petit bataillon (le psychologue, le physio et même le journaliste secrets) pour alimenter son site internet.

Le phénomène passionne et se transforme en jeu de piste. Le site «Who is the Secret Footballer?» tente de démasquer l’auteur, au travers des indices récolté entre les lignes. Dave Kitson est le suspect numéro un, mais aucun joueur ne correspond à tous les critères. En France, le Journal du dimanche a vite cru pouvoir identifier son «cousin français», le Footballeur masqué, mais Edouard Cissé a dans la foulée vigoureusement démenti avoir écrit le livre.

Théorie du complot

Le Cycliste masqué emmène aussi le lecteur attentif dans sa roue. En croisant les nombreux indices, les internautes les plus assidus sont arrivés à la certitude que l’auteur ne correspondait parfaitement à… aucun coureur. Précautions au service de l’anonymat ou mascarade derrière le masque? Sur le web, la théorie du complot n’est jamais loin. Ancien entraîneur de l’équipe Festina, Antoine Vayer mène depuis des années une quête pour confondre les tricheurs du peloton et a collaboré à l’ouvrage, donc certains internautes le soupçonnent d’avoir tout inventé pour donner une forme inédite à son message.

Mais l’éditeur Bertrand Pirel est catégorique: derrière chaque masque se cache un sportif en chair et en os. «Comme le footballeur et le rugbyman, je sais qui est le cycliste masqué. Je l’ai rencontré, assure-t-il. Simplement, les auteurs brouillent un peu les pistes en s’attribuant des anecdotes qui sont arrivées à d’autres, et inversement. Il faut leur faire confiance, tout ce qui est raconté dans les livres est vrai et dresse un portrait bien réel de leurs conditions de vie.»

Les motivations des sportifs masqués divergent. Il y a une forme de quête intérieure quasi cathartique chez The Secret Footballer, un discours beaucoup plus léger chez son pendant français et un vrai militantisme chez le Cycliste masqué. «On sait tous ce que c’est, la révolution du vélo. Il n’y en a jamais eu», écrit-il, avant d’avouer que le peloton rêve d’une «rénovation» et de lancer des idées: un système de transferts des coureurs similaires à celui des sports d’équipe, une redistribution des droits médiatiques aux équipes (puis aux coureurs), etc.

Lanceurs d’alerte

Professeur à l’Institut de hautes études en administration publique, Jean-Loup Chappelet comprend la volonté du public de faire tomber les masques, «pour savoir si le discours est crédible», mais prêche pour que soit protégé l’anonymat de ceux qui ont des choses à dire, «sans quoi ils ne les diraient pas». Car les sportifs masqués se font parfois lanceurs d’alerte. «Par le passé, les lanceurs d’alerte pouvaient être mal vus, continue-t-il. Mais il y a eu WikiLeaks, LuxLeaks, les Panama Papers récemment, ils sont plus acceptés et se sentent libérés, investis d’une mission.»

Mais peu importe sa force et son authenticité, un témoignage ne provoque pas toujours les effets escomptés. «Il y a le problème du manque de preuves et celui des structures à solliciter, souvent très liées aux instances dirigeantes de chaque discipline, estime Jean-Loup Chappelet. Il faudrait un organisme indépendant qui permette d’enregistrer les alertes et de mener des pré-enquêtes pour les vérifier, en plus de lois – qui n’existent pas dans tous les pays – pour protéger ceux qui les lancent.»

En attendant, les sportifs masqués ont choisi la voie de l’écriture. Toutes leurs pages n’ont pas la vocation de changer le monde. Leur premier objectif est de lever le voile sur un quotidien méconnu, les codes du vestiaire, et leurs émotions profondes, au-delà de ce qui filtre traditionnellement dans les médias. Avec souvent une même fissure entre le monde du sport d’élite que fantasmait le gamin et celui, bien réel, qu’a dû apprivoiser le jeune professionnel. Lucide, le Cycliste masqué se confesse: «A 20 ans, j’aurais traité de chaudière, de voyou et de bandit le coureur que je suis devenu à 30 ans.»


«Nous ne cherchons pas à exploiter un filon»

Le Temps: Pourquoi les sportifs prennent-ils le masque pour écrire?

Bertrand Pirel, éditeur chez Hugo Sport: Ils sont parfois prisonniers de la gueule qu’on leur a faite. Il y a une profonde incompatibilité entre ce que le public attend d’un sportif et ce que lui a vraiment envie de dire. Le masque permet de dépasser cela, comme lorsque Romain Gary prend le pseudonyme d’Emile Ajar, en 1974, pour que «Gros-Câlin» ne soit pas accueilli comme le nouveau livre de Romain Gary. Le masque permet aussi de raconter des choses très personnelles en leur donnant une dimension universelle. Mais il pourrait y avoir autant de «footballeurs masqués» et d’histoires différentes qu’il y a de footballeurs.

- «The Secret Footballer», que vous avez traduit en français, a-t-il inspiré les autres?

- Oui, très clairement. Dans ses premiers mails, celui qui allait devenir le Footballeur masqué se référait à The Secret Footballer. Il avait adoré le livre et estimait que le football français avait une particularité qui méritait d’être racontée. De fait, les deux livres sont comme le yin et le yang. The Secret Footballer est un diamant noir, ses pages les plus brillantes sont les plus sombres, alors que le Footballeur masqué voulait surtout raconter sa vie, l’ambiance du vestiaire.

- Comment marchent tous ces livres?

- Bien, voire très bien, sauf «The Secret WAG», qui n’a pas vraiment trouvé son public.

- Etes-vous en quête du tennisman masqué, du nageur masqué?

- Non. Nous ne cherchons pas à exploiter un filon. Chaque ouvrage résulte d’une initiative personnelle que nous n’avons pas sollicitée. On ne peut pas essayer de fabriquer ce type de livres, il n’y aurait pas cette urgence qui les rend si intéressants. D’ailleurs, nous n’en avons plus de ce genre-là dans les tuyaux.

- Avez-vous refusé des propositions?

- Nous avons dit non à d’autres footballeurs, pas à des athlètes d’autres disciplines. Mais les propositions ne sont pas si nombreuses. Cela reste une démarche d’exception, qu’un sportif ne peut faire qu’à un certain moment de sa carrière. Plutôt vers la fin, quand il a déjà un pied hors du sport; ou les deux toujours dedans mais la tête un peu ailleurs.

- Tout le monde semble intéressé à démasquer les auteurs.

Le côté Sherlock Holmes, plutôt rigolo, fait partie du jeu. A l’époque, la presse avait aussi cherché à savoir qui se cachait derrière le mystérieux Emile Ajar…

- Et quand certains affirment que le «Cycliste masqué» n’existe pas?

C’est une manière de décrédibiliser ce qui est dit dans le livre. Si le Cycliste masqué n’existe pas, alors les problèmes qu’il décrit n’existent pas non plus. Mais on ne publierait rien sans un témoignage d’une totale authenticité. Le cas du Cycliste masqué est particulier, car les sujets abordés sont très sensibles, avec des questions de santé publique dans un environnement qui incite très clairement à des pratiques borderline. Nous avons donc mené un énorme travail d’investigation pour vérifier et étayer le travail de l’auteur.


A Las Vegas, le PSG et The Secret Footballer

Quelques photos et le monde s’emballe. Après leur victoire en Coupe de la Ligue samedi dernier, quelques joueurs du PSG ont fait un aller-retour express à Las Vegas pour fêter leur titre. La discrétion de l’escapade a été anéantie lorsque le journal suédois Expressen a publié des clichés de Zlatan Ibrahimovic et ses coéquipiers en train de prendre du bon temps. Médias et supporters se sont demandé toute la semaine ce qu’en pensaient les femmes des joueurs (si elles étaient au courant), et si tout cela était bien raisonnable à quelques jours d’un nouveau match de championnat.

Dans son premier livre, The Secret Footballer racontait déjà que ce genre de virée n’avait rien d’exceptionnel. Tout particulièrement à Las Vegas où «les fêtes sont incroyables, les filles sont ultra-glamour et il n’y a rien que l’on ne puisse acheter quand on a suffisamment d’argent pour se l’offrir». Anecdote savoureuse, le récit d’une «bataille de champagne» – deux tablées s’offrent des bouteilles à tour de rôle en faisant grimper les enchères jusqu’à ce que l’une ou l’autre capitule – face à «d’authentiques stars, dont un joueur de Barcelone» qui s’est terminée, après des échanges de jéroboams de Cristal et de caisses de Dom Perignon 1998, par un cessez-le-feu et un partage de l’addition: «Un peu moins de 130 000 dollars, sans compter le pourboire. Très loin du record, mais un bel effort quand même.»